tableaux de famille
📜 Sommaire des épisodes ▼
Pef, minteu, doleu ! | Épisode 6
« Va donc, pef, minteu, doleu ! », rétorquait ma grand-mère maternelle – mon autre grand-mère, elle, se tenait au « bon » français, celui de la communale et plus encore à celui inculqué par sa propre mère qui, toute femme d'agriculteur qu'elle fût, était fière de son « brevet supérieur » et des devoirs que cela lui imposait – quand nous lui inventions quelque calembredaine pour excuser nos frasques de gamins. Mais qu’étaient donc ce « pef », ce « minteu », ce « doleu » ? Qualificatifs accolés initialement à une maigre figure locale, haute en couleur cependant – un « original » comme il en est tant dans les campagnes – et dont la mémoire n’a guère survécu à celles et ceux qui l’avaient connu. En définitive, ce sont là des synonymes : « doleu », un patronyme devenu ici nom commun, assimilé au surnom de « pef », manifestant ainsi son caractère de « minteu », menteur, au sens plaisant de faiseur de galéjades. Y croyait-il ? Cultivait-il quelque douce mythomanie ? Je ne sais et ne me prononcerai pas.
Ras de cave
Le Pef donc et quelques comparses se réunissaient ordinairement, la journée terminée, dans la cave du négoce familial « en vins, alcools et spiritueux » – c’était à la veille de la Première Guerre mondiale –, autour de Clément, le grand-oncle, caviste – l’un des trois frères associés qui se partageaient les responsabilités de l’entreprise familiale, qui, victime de sa fonction, mourut d'une cirrhose du foie, bien que non buveur, probablement par défaut de ventilation des locaux où il passait sa vie. Et c’est donc là, vers les six heures du soir, que cette confrérie juchée sur des tabourets de fortune, chacun dépositaire de son ordinaire quart de fer-blanc, jamais rincé, engorgeait à satiété, en devisant, le vin tiré à même le tonneau.
Des spaghetti par la racine
La petite assemblée se tournait toujours et irrésistiblement vers le Pef, l’asticotant pour l’entendre narrer une nouvelle fois ses tribulations et exploits de par le vaste monde. Cela commençait par une escapade de jeunesse où il était allé, selon son expression, « moissonner les champs de spaghetti en Italie »* et se poursuivait par ses souvenirs d’Afrique dans l’infanterie coloniale. Aussi ne se lassait-on pas de l’entendre évoquer son passage sous l’équateur : « sur une planche, en baissant bien la tête », comme il l’affirmait avec conviction. C’est d’ailleurs en cette circonstance qu’il avait vu, alors qu’il courbait l’échine sous la ligne fatidique, sa « gamelle », accrochée sur le dessus du barda, « fondre sous le soleil de plomb ». Et chacun de rire et le Pef de ne pas broncher.
Pour en finir
Tout porté sur le « picrate » qu’il était, le Doleu eut une mort qui lui ressemblait. C'était un petit matin d’été, au retour titubant de la fête à Aizy, village voisin, redescendant vers le bourg par la Vieille Route, puis par le raccourci de la Fontaine des Moines – où ladite fontaine alimentait un maigre ruisselet s’écoulant vers les Jardinets en aval. Mon père, alors âgé d’une douzaine d’années, qui se rendait dès matines aux jardins que ses parents cultivaient là, le découvrit noyé dans le fossé, le nez planté dans un filet d’eau. Ultime et pittoresque (més)aventure.
VincentSteven
*J'opterai volontiers pour "macaroni" ; les spaghetti n'étant pas encore en vogue en-deça des Alpes à l'époque. Mais le mot me faisait rêver, moi, qui les découvrais à peine les spaghetti, quand j'entendais cette anecdote bien plus tard ; je devais alors avoir 7 ou 8 ans.
ILLUSTRATION : Robinet du fût de maître de chai de mon grand-père. Pièce de cuivre de 2 kg. Coll. personnelle. Photo : VS.
Saint Vincent dans tous ses états | Épisode 5
Cet épisode prolonge le précédent, "Jour de fête".
Se sont estompées des fêtes qui depuis le Moyen Âge avaient une importance de premier plan, celles, au départ à caractère religieux, des professions et corporations, sous l'égide d'un saint patron. Le nombre s'en était multiplié, si bien qu'à la veille de la Révolution, leur nombre atteignait les cent cinquante. Chaque profession ou corporation étant tenue de participer, et de contribuer, aux fêtes des autres. Ces jours-là, occasions souvent de dépenses somptuaires, étaient chômés… et les compagnons n'étaient pas payés.[1]
La litanie des fêtes
Les fêtes professionnelles ou corporatives ont cependant conservé une importance symbolique. Ce jour-là , on ne travaillait pas, on faisait souvent dire une messe particulière et l'on banquetait avec les autres membres de la profession ou de la corporation. Chez mes grands-parents paternels, c'était la Saint Vincent (22 janvier), patron des vignerons et tonneliers, à ne pas confondre avec Saint Vincent de Paul, d'une part, et la Saint Éloi (1er décembre), patron, entre autres, des professionnels du cuir, pour mon grand-père, bourrelier-sellier, d'autre part – les corporations, élargies et spécifiques à chaque profession, étant ici, dans cette petite ville, réunies par affinités. Mon père, lui, artisan charcutier, fermait boutique le Vendredi Saint, jour maigre, à midi et allait banqueter, avec profusion de viandes rouges et grasses – transgression oblige ! –, en compagnie de ses confrères bouchers, charcutiers. Les sociétés diverses, ciment social d'importance des communautés urbaines et rurales, avaient également leurs fêtes : Sainte Cécile (22 novembre) chez les musiciens (mon grand-père paternel avait fait partie de la fanfare locale en tant que joueur d'ophicléide, un instrument aujourd'hui tombé en désuétude), Saint Sébastien (20 janvier) chez les archers (dont était mon autre grand-père), Saint Hubert (3 novembre) pour les chasseurs, ou encore Sainte Barbe (4 décembre) pour les pompiers et les artilleurs, dont fut également, pendant la Première Guerre mondiale, mon grand-père maternel.[2]
Le patriarche
Vincent. Il était le dixième, mon grand-père paternel, à porter ce prénom, et cela par lien agnatique, depuis bien des générations. Autant que les archives, ayant échappé aux ravages des guerres, peuvent encore en témoigner. Le dixième… et le dernier vigneron-tonnelier. Quatre lui succéderont encore. Si bien que dans le canton où il exerça également, avec ses frères, un commerce de vins, bières et spiritueux, il était surtout connu sous ce prénom, devenu, accolé à l'originel, un second patronyme. Ainsi en manifestent d'ailleurs les tombes familiales.
Car Vincent est indissolublement lié à la vigne et au vin à travers la figure emblématique de Saint Vincent de Saragosse. [3] La Saint Vincent avait donc dans cette famille vigneronne une importance extrême. Même après l'extinction progressive de ces activités – suite à la catastrophique crise viticole, engendrée dès les années 1860 par le phylloxéra, importé d'Amérique, qui connut son apogée au tournant du siècle –, dans la vallée de l'Aisne, dont les coteaux bien exposés étaient dédiés dès l'époque gallo-romaine à la viticulture, on conservait une vénération à ce saint fêté le 22 janvier. À Vailly-sur-Aisne, [voir le premier épisode, "Angélique"] berceau familial, jusque dans les années 1960, la commune offrait ce jour-là un vin d'honneur à qui cultivait encore ne serait-ce qu'un lopin de vigne. Nous y consacrerons un prochain épisode.
La Saint Vincent, qui a marqué plus que sensiblement mes souvenirs d'enfance, se fêtait familialement le dimanche qui suivait le 22 janvier, quand ce jour n'était pas déjà un dimanche. La raison ? Réunir une famille déjà dispersée une fin de semaine, plus propice à l'événement. C'était grande tablée dans la salle à manger des grands-parents. On ne se réunissait guère là qu'au Jour de l'An, à la Saint Vincent, à Pâques, à l'Assomption (ou plutôt le dimanche qui suivait, à l'occasion de la fête patronale de la commune), à la Toussaint (les membres dispersés de la famille se réunissant là pour visiter les tombes familiales) et le jour de Noël. Tout était centré sur la figure du patriarche, mon grand-père, Vincent dit, dans la famille, Léonard, pour ne pas le confondre avec son père, mon arrière-grand-père, que je n'ai pas connu. Il tenait le haut bout de la table, avec à sa droite, son épouse, Eugénie, qui, sans bouger de sa place, dirigeait le service exercé par les autres femmes de la famille présentes, c'est à dire, essentiellement ma mère, sa belle-fille, la servante pour l'occasion…
VincentSteven
ILLUSTRATION : Le corps de Saint Vincent jeté à la mer revient au rivage. Visite de la Cathédrale de Bourges, le vitrail de Saint Vincent
[1] Par l'abolition des privilèges, notamment, la Révolution a 'libéré' les compagnons (ouvriers) en 'libéralisant' le commerce et l'industrie naissante au profit d'une bourgeoisie en pleine évolution, au détriment de l'aristocratie, qui a su aussi et ensuite à l'occasion profiter de l'aubaine. D'où l'idée que la Révolution a été faite par le peuple pour la bourgeoisie.
[2] On notera que les dates de ces célébrations participent pour la plupart d'un calendrier plutôt hivernal où, surtout à la campagne, l'activité économique connaît un réel repos, permettant une reconstitution des forces et offrant du loisir, notamment pour des activités collectives. Certains laboureurs, jusqu'au 19e siècle, avait alors une seconde activité d'intérieur ; ils devenaient tailleurs d'habits, sabotiers, vanniers… Nous y reviendrons. En période dite estivale, on connaît surtout la Saint Jean, le 24 juin, fête chrétienne mais aussi païenne, liée au solstice d'été et aux premières fenaisons, et ensuite les fêtes des moissons et des vendanges, au lendemain, en consécration et récupération de ces gros labeurs saisonniers.
[3] On consultera à cet égard avec intérêt l'article très détaillé que lui consacre Wikipédia : Vincent de Saragosse. La référence que j'en avais était, sous le nom de Saint Vincent de Valence, c'est là, effectivement, où il est mort, et disait-on (ou me disais-je) martyrisé noyé dans un tonneau de vieux vin ; ce qui n'est nulle part et nullement attesté. Mais, moi, ma famille, et les vérités de l'Église… On notera également que la revendication d'un patronage vigneron à Saint Vincent remonte, au nord de la Loire, au 16e siècle. Alors peut-être peut-on faire remonter cette lignée familiale de Vincent à quelques générations antérieures. Un document notarié acte, lui, en 1793, un Nicolas, prénom très fréquent depuis le Moyen Âge. Mais ce pourrait être celui d'un fils puîné qui aurait pris la succession d'un Vincent aîné, décédé prématurément. Hypothèse.
Jour de fête | Épisode 4
Qui a vu et garde en mémoire le film – inoubliable – de Jacques Tati, sorti en 1949 [1], aura le décor et l'ambiance d'un de ces jours de fête que connaissait naguère toute bourgade et qui perdure ici et là. À côté de la fête patronale, annuelle, il y avait la litanie des fêtes du calendrier, dont certains jours fériés, et de manifestations plus locales ou régionales telles que la Saint Nicolas, dans le nord et l'est de la France. Plus récemment se sont ajoutées des fêtes thématiques, fête des mères, fête de pères… Mais toute fête reconnue ne crée pas pour autant son jour de fête. Rituel religieux, rituel civil, au premier, notamment Pâques et Noël, au second, le 14 juillet, bien évidemment, en France.
Touche pas à mon 14 Juillet
Jour de fête, jour sacré. Il me revient qu'enfant – avais-je 6, 7 ou 8 ans ? –, c'était un jour de fête, et ce ne pouvait être qu'un 14 juillet car c'était l'époque des moissons, tant dans la plaine que sur le plateau du Chemin-des-Dames [voir les deux épisodes précédents]. Mon bourrelier-sellier de grand-père était fortement sollicité car, outre les attelages, les tracteurs étant déjà là, il y avait les moissonneuses mécaniques qu'il fallait entretenir, combinaisons complexes de courroies de cuir fortement sollicitées. Mais, ouf, tout allait bien en ce jour de fête nationale, où l'on avait invité, en ce bel été, les familles, tant du Nord que de la région parisienne, logeant au choix dans l'un des deux hôtels-restaurants voisins, et concurrents, "Le Cheval d'Or" et "Le Cheval Blanc" ; la maison trop exiguë n'offrant qu'une ou deux modestes chambres.
Tout allait bien, le grand-père reprenait souffle, installé sur la terrasse de fortune que "La Cheval d'Or" avait ouverte, en face, devant le monument aux morts, par défaut de place sur son trottoir adjacent. Tout allait bien, les hommes échangeaient entre eux, offrant à tour de rôle, tournée de pernod, du "45", sur tournée de pernod. Les femmes papotaient, sirotant un porto, ma grand-mère au centre, pour une fois dégagée des obligations de cuisine. Jour de fête oblige, et manque de place à la maison, on avait réservé une grande table au restaurant de l'hôtel. Les enfants jouaient entre les tables, les chaises, les tilleuls environnants. Tout allait bien.
Le corroyeur attend
Catastrophe ! Un fermier arrive, tout excité, cherche, demande le grand-père : il faut aller de toute urgence à La Royère, sur le plateau, la moissonneuse-batteuse-lieuse est en panne, la courroie principale de transmission a cédé. Il faut la réparer ou la changer. La moisson bat son plein, on ne peut attendre demain…
Le grand-père se lève blême, se tait, balbutie, rugit : "Ah non ! Pas le 14 juillet !" … Et puis, il faut bien monter là-haut sur le plateau… comme en 14. Tant pis… Et pour une fois, la réparation effectuée, on retournera au restaurant le soir, pour dîner.
"Saint Vincent dans tous ses états", nous y viendrons à l'épisode suivant.
VincentSteven
[1] Avis aux amateurs-trices, "Jour de fête" est visionnable dans sa version couleur reconstituée, 79 minutes. En grattant bien sur la Toile, on le trouvera. Il existe également en DVD dans le commerce.
Frappez un pavé du Soissonnais | Épisode 3
"Frappez un pavé du Soissonnais, il en sortira un Ferté." Dicton local. Ferté, patronyme d'une grande famille terrienne qui, par tout un réseau d'alliances patrimoniales, contrôle depuis longtemps l'agriculture d'un vaste territoire. Empire de grandes fermes qu'incarne ce pays, du plateau sud-picard, celui du Chemin-des-Dames [voir l'épisode précédent], à celui du Tardenois, sur l'autre versant de la vallée de l'Aisne, en direction de la Champagne, de la Brie et du Valois. Petit monde fermé des plateaux, dominant la vallée, ses bourgades, la plaine et ses petites fermes. Archipel, où de loin en loin, de proche en proche, de grande exploitation à grande exploitation, on se répond. Reliquats d'anciennes et puissantes féodalités, on l'on marie, de génération en génération, les hectares de blé avec les hectares de maïs, les hectares de pommes de terre avec les hectares de betteraves. Par centaines. La terre avec la terre, un point c'est tout.
Là, un pouvoir tectonique s'exerçant sur les terres, les communes, la société civile, les autorités, tant politiques que religieuses. Pouvoir dans le pouvoir. Du petit pouvoir local, le plus acéré, au plus grand pouvoir politique, le plus acharné. Par là, l'Aisne, lors de la grande mutation rurale des années soixante, s'est isolée pour maintenir une logique économique terrienne hors les grand axes de communication, tenant à distance l'implantation industrielle et faisant progressivement du département un désert humain, un no man's land social, économique, politique. Un non lieu. Mais par là aussi, à coup de quintaux de blé, de tonnes de betteraves et de pommes de terre, par centaines de milliers, de silos et de "coopératives", une société autarcique a prétendu obstinément préserver son identité, sa nostalgie de féodalité… et sa consanguinité. [1]
Le bas bout de la table
Voilà pour le panorama… Mais qu'en disait déjà vers 1900, mon grand-père maternel ? Jeune encore – il était né en 1882 –, bourrelier-sellier, il avait en charge la confection et l'entretien du harnachement des chevaux à la ferme de Hameret, sur le plateau du Chemin-des-Dames, œuvrant au fond de vastes écuries – là, 150 : 120 de trait, 30 de monte. Un mode de vie bien particulier qui l'avait marqué, lui, qui ensuite était devenu un petit artisan indépendant, fier de sa profession, obligé cependant des fermes qui étaient, en retour, ses obligées… tant qu'il y eut des chevaux. À la ferme, le rituel déjeuner, c'était toute une tablée, une trentaine de personnes, du maître au haut bout de la table, suivi de la maîtresse, des enfants, des contremaîtres, des domestiques, des ouvriers…, jusqu'à lui, à l'autre bout, le bas bout. À midi précise, la maîtresse s'annonçait aux écuries : "Henri (il se prénommait Jules mais depuis toujours on l'appelait Henri, son deuxième prénom) vous donnerez à manger aux cochons – c'était sa seconde fonction, pourvoir à la nourriture des porcs, nombreux, qui constituaient la base essentielle de l'alimentation de cette grande maisonnée – et vous viendrez 'maquer'." Manger, maquer, deux mots pour une même nécessité, s'alimenter. Une nuance cependant : le porc méritait de "manger", car il rapportait, tandis que, lui, le commis aux écuries, devait se contenter de "maquer" – c'était à peine moins péjoratif, mais plus correct, que "bouffer" –, car il ne rapportait pas mais coûtait ; on lui devait salaire, si modeste fut-il.
Marie, debout sur le calvaire
On criera à l'outrance… et pourtant ! À la même époque, à une petite vingtaine de kilomètres de là, à Septmonts, près de Soissons, sur l'autre versant de la vallée, dans une ferme comparable, une ferme-château, fortifiée jadis, une parente, du côté paternel, Hélène, veuve d'un instituteur mort jeune, avait du s'engager là comme gouvernante, pour survivre. Elle exerçait son office directement sous les ordres de la maîtresse et avait la haute main sur le petit personnel de maison. Sa seule intimité, la mansarde qu'elle occupait dans les combles, voisinant les chambres des autres domestiques qu'elle devait éveiller ponctuellement chaque matin. Mais c'était elle, qu'un peu auparavant, sur le coup de six heures, la maîtresse venait quotidiennement sortir du sommeil la première, martelant la porte, d'un péremptoire : "Marie – qu'importait Hélène, de toutes générations, la gouvernante se nommait Marie –, Marie, debout sur le calvaire !"
Brigitte
Cela peut sembler bien lointain, alors venons-en aux années cinquante-soixante. Toujours dans la vallée, entre Soissons et Compiègne, mes parents exercent leur artisanat [2] dans un gros bourg où prévaut encore une active industrie agro-alimentaire : sucrerie, distillerie, féculerie et première fabrique de "chips" en France, la "Vico". Les mêmes familles, les Ferté, contrôlent cet important pôle de "coopératives". Là aussi, dans un village voisin, une grande ferme, le propriétaire, d'une famille collatérale bien connue, est un notable notoire, maire, président des sociétés locales, de chasse, de pêche…, du crédit agricole, premier support aussi de la paroisse. De coutume, chaque lundi midi, le curé est y reçu à déjeuner et repart avec son dîner sous le bras. Pourtant un de ces beaux lundis de longue habitude, à midi, il s'annonce, pour une fois il n'est pas accueilli par les maîtres de maison, la cuisinière s'en vient : "Madame et Monsieur vous prient de les excuser, ils ont dû s'absenter." Elle remet au prêtre, soigneusement préparés, ses repas de midi et du soir. Interrogation, inquiétude du curé. Pourtant la voiture est bien là, devant la porte du garage. Retour à la cure, on téléphone, on interroge. Qu'est-ce qui vaut ce traitement ? Eh bien, la veille, dimanche, le malheureux ecclésiastique avait eu l'impudence – sans doute n'était-ce qu'imprudence – de baptiser la fille d'un ouvrier de la ferme du prénom de "Brigitte" [3] … Or, "Brigitte" était déjà le prénom de la petite-fille unique des maîtres du lieu…
Révolu, dit-on, ce monde-là…
VincentSteven
ILLUSTRATION : Maison d'ouvrier agricole d'une grande ferme du Soissonnais, maison aujourd'hui abandonnée. Photo : VS
1] Un ami, dont la famille réside là depuis plusieurs générations, m'écrit avec grande justesse : "J'y reconnais bien l' 'esprit' local". Eh oui ! c'est bien cet esprit local qui préside chez ces gens-là. Merci Luc.
[2] Relisant, il me revient que la maison, sur la grand-place du bourg, où mes parents exerçaient leur activité, avait été jusqu'au début du siècle dernier un relais de poste pour la diligence qui assurait le service entre Compiègne et Soissons, suivant le vallée de l'Aisne. On y changeait de chevaux ; il y avait des écuries à cet effet. On pouvait s'y désaltérer, s'y sustenter, et même à l'occasion y dormir. Mon grand-père, le bourrelier-sellier, se souvenait y avoir fait étape à l'époque de mon récit, vers 1900. En outre, c'est cette même ligne de diligence que Gérard de Nerval avait empruntée, venant de Paris, via Senlis et Compiègne, pour visiter Soissons, tel qu'il est relaté dans le premier épisode. Jeu de correspondances.
[3] Que de Brigitte n'y eut-il pas en ce temps ! C'était celui, glorieux, de notre Brigitte "nationale", la Bardot, dont on fit même un temps une "Marianne" très officielle, en buste, et en seins.
Sur ce plateau-là | Épisode 2
Il ne m'est plus possible d'évoquer Vailly [voir le billet précédent] sans être hanté par le Chemin-des-Dames, au nom pourtant si doux. Vailly, tout juste au-dessous. Là où la guerre – La Grande Guerre !!! – pendant quatre ans s'établit là un front permanent – c'est la Zone Rouge. 200 000 morts au bas mot sur quelques petites dizaines de km², et pour la plupart en une seule offensive, catastrophique, celle du général Nivelle – un record mondial, si j'en crois le géographe Pierre George.
Et j'écris LÀ – loin certes, mais toujours là. Il fut aussi un jour, tout juste un siècle après, où je photographiai là, en cette saison, en ce même automne, dans un pli du plateau, à Folemprise – folle emprise ! – un gigantesque tas de betteraves, en attente du transport vers l'usine à sucre. Non, non, pas un tas de betteraves, un tas de crânes ! Oui, ce que j'ai vu, ce que je n'ai que vu, saisissant l'instant, c'était des crânes, des crânes… Puis seulement ensuite se dessinèrent les betteraves… à travers ces crânes. Désormais dans mon œil, au tréfonds, pour toujours, un monceau de crânes. Au fil d'un blog aujourd'hui disparu, en 2010, puis en 2015, à l'occasion de ces jours de mémoire de novembre, je publiai deux petits textes que je reprends ici, mis à jour dans l'humeur du moment, pensant aux miens tombés là[1]… Mais ils sont tous miens !
JOUR DES MORTS, SUR CE PLATEAU-LÀ...
En ce jour des morts vrais, ceux qui sont morts là.
Au gré de quatre années d’abominable boucherie.
Dire ces morts vrais à travers de maigres mots.
Dire ces hommes, comme des bœufs à l’abattoir, menés.
Entendre, entendre toujours, de cette terre mienne,
renaître les râles qui s’en sont allés,
les râles de ces hommes-là.
Là. Quand toute vie s’éteint, là,
et que seul, allez savoir comment,
que seul un rossignol s'égosille.[2]
Que reste-t-il de tout cela ?
À ces morts-là, mes morts vrais, sur ce plateau-là.
Mais qui, mais qui, resurgira là ?
…
LE PLATEAU DU CHEMIN-DES-DAMES [EN TEMPS DE PAIX]
Quelque cent ans après…
Dans la paix des champs
Tout simplement
À ceux qui sont tombés là
Allemands, Britanniques, Français, Italiens…[3]
Tous unis dans cette mort-là.
VincentSteven
11, 12 et 13 Novembre (2010, 2015, 2025…)
[1] Les miens… et ceux des autres. Quand j'évoque cela avec ceux de ma génération, j'entends souvent dire : un de mes grands-pères, un de mes grands-oncles, est tombé là.
[2] Je reviendrai sur ce rossignol-là.
[3] On n'oubliera pas les "coloniaux" de toutes les Afrique et Asie de l'Empire français qui payèrent un lourd tribu à leur sous-appartenance à la Nation, de même que du côté britannique, Canadiens et Néo-Zélandais du Commonwealth furent amplement mis à contribution.
Angélique | Épisode 1
[Soissons] … En sortant de Saint-Médard, je me suis égaré sur les bords de l’Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé Cuffies, d’où l’on découvrait parfaitement les tours dentelées de la ville et ses toits flamands bordés d’escaliers de pierre. On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui ressemble beaucoup à la tisane de Champagne. En effet, le terrain est presque le même qu’à Épernay. C’est un filon de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons sont bâties en pierre meulières trouées comme des éponges par les vrilles et les limaçons marins. L’église est vieille, mais rustique. Une verrerie est établie sur la hauteur. – Gérard de Nerval, Angélique in Les Filles du Feu, 1854.
De Nerval, en 1850…
Et Gérard de retourner à Soissons afin d’y solliciter, en vain, de la Bibliothèque des renseignements sur les Bucquoy. Après quoi la diligence de Reims le conduira à Braine, d’où il gagnera Longueval, berceau d’Angélique. Ainsi se boucle cette quête qui, par delà les siècles, unit, non sans une discrète tendresse, l’auteur et son héroïne. Dans le même temps, sous le même ciel, au flanc de la même vallée, quelques kilomètres en amont, un vigneron palpe sa récolte prochaine. L’homme, vêtu du “corbeau” et de l’ample culotte de velours, est attentif au souffle d’un vent annonciateur de pluie ou de gel. Le profil aigu porte son regard clair sur le grand noyer qui domine la vigne des Grands-Riez. Dimanche sera donc jour de labeur et de fête, de la vigne au pressoir ; en attendant que janvier rende son verdict. Si le raisin est bon, il se pourrait que le vin le soit également.
Ainsi va le récit. Nerval citant Diderot, dans les ultimes réflexions de sa quête d’Angélique de Longueval, pose un fatidique “et puis” qui enclenche le mécanisme d’une nouvelle quête. En effet, Vailly [prononcer ‘Velly’], tout comme Cuffies, nomme par ses toits picards, d’influence flamande, bordés d’escaliers de pierre, dits “à pas d’oiseau”, typique du Soissonnais, ce nord qu’interjette la Picardie voisine, terre ouverte, cite par sa vallée, ce filon champenois qui meut les vignerons, mes ancêtres, et garde ouverte, pour le meilleur et pour le pire, cette porte de France nommée Valois. Ainsi ici, si les pignons sont picards, les maisons du bourg sont du Valois et le faubourg, sous les coteaux, champenois.
… au vigneron chenu de 1900
Et cinquante ans plus tard, à l’instar de cette verrerie installée sur les hauteurs de Soissons, à Vauxrot, Vailly verra naître sa caoutchouterie, dans la logique même de cette révolution industrielle qui gagne les campagnes. Là, la production du verre dont ont massivement besoin les maisons de champagne en pleine expansion ; ici, le caoutchouc qui assurera au tournant du siècle la diffusion de ces pneumatiques équipant voitures automobiles et bicyclettes. On installera même une usine électrique sur un bras de la rivière… Mais cette mise en perspective intéresse-t-elle déjà notre vigneron tout soucieux d’assurer sa récolte et son futur écoulement ?
Hélas, des temps nouveaux sont venus, les aléas de ce que nous sommes convenus de nommer Histoire ne l’épargneront guère : phylloxéra, guerre ensuite, ruineront cet appendice de la Champagne ; il ne conservera de son terroir, avec la mémoire et les stigmates des champs de bataille, qu’une célébrité dont il se serait volontiers dispensé. Prix payé à la défense de la patrie, à la grandeur de la nation et à la puissance d’un empire colonial qui lui aura fourni, entre autres, cette sève de l’hévéa, garantie, un temps, d’une prospérité toute locale.
VincentSteven
À propos de l'illustration : Le Miroir, la Mémoire et la Mort
L'œuvre : Le Peintre Hans Burgkmair et sa femme Anna (1529), par Lukas Furtenagel. Kunsthistorisches Museum, Vienne. [Ici, détail] Ce que l'on voit : Au premier plan, Hans Burgkmair (peintre allemand de la Renaissance) et son épouse Anna sont représentés avec un réalisme saisissant. Mais l'élément crucial se trouve déporté latéralement : un miroir convexe. Contrairement au célèbre tableau des Époux Arnolfini de Van Eyck où le miroir reflète la scène, ici, celui de Furtenagel contient une inscription latine (Memento Mori : "Souviens-toi que tu vas mourir") et on y devine, en reflet, deux crânes, figures de la Mort. C'est une "Vanité" : rappelant que derrière l'apparence vivante des personnages se profile l'inéluctable fin. Le temps passe, mais l'image peinte, elle, demeure.
Un geste d'invitation : Remarquez la main de Hans Burgkmair, tendue vers le spectateur. Il ne se contente pas d'être regardé ; il nous regarde, de même que son épouse, et nous invite à entrer dans la scène, à partager cet instant, et implicitement, à prendre la suite. Une manière de dire : "À votre tour, soyez gardien et passeur de cette mémoire qui nous transcende."
Que de belles évocations ! Bien que familiaux et donc très personnels, nous pouvons nous reconnaître dans un bon nombre de ces tableaux, les récits de nos aïeux et notre vécu sont souvent communs… Et bravo pour le style !
Luc M.

