LE VIEUX NAVAGO - EN-TÊTE


LE VIEUX NAVAGO

SES COUPS DE CŒUR, SES DIVAGATIONS  
SES AMICALES COMPLICITÉS  

SES CARNETS DE TRAVERSE : RACINES CROISÉES, tableaux de famille | LES DISSIDENCES POÉTIQUES de Tarek Essaker | TANGER EN ITALIE / TANGERI IN ITALIA, le voyage intérieur de Mohamed Hakim Akalay | VAGABONDAGES CULINAIRES … comme le nom l'indique… 

Mohamed hakim Akalay, Le Chemin, gravure, 2010


PHILIPPE JACCOTTET 

MONDE 

Septembre 2003, j'inaugurais un "Monde". Mars 2026, j'inaugure un autre "Monde". Toujours le même Monde ? Toujours le même Internet ? C'est à voir… Le rêve en moins probablement… et peut-être même à en pleurer. Neuve aventure pourtant, et donc autre manière de "Sauve qui peut le rêve". Tous toujours présents, Jaccottet bien sûr, lui… et bien d'autres, tous toujours vivant. Quant au Vieux Navago, nom unique, on y reviendra… N'est-ce pas Ami Tarek, toi, le Dénommeur ?! 

Monsieur Moije et Moi


vincentsteven [VS]

MONSIEUR MOIJE ET MOI

« Un pays où celui qui dit “je” s’enfonce prestement sous terre. »
Elias Canetti, Le Cœur secret de l’horloge.

Monsieur Moije m’entretient d’une question personnelle. Brièvement, il m’en expose le motif et, tout de go, sollicite ma réaction. Éloigné de son point de vue, j’ose une prudente objection que, derechef et abruptement, Monsieur Moije interrompt, sans même en entendre davantage. « Moi, je vous le répète, dit-il sèchement, ce n’est pas de vous qu’il s’agit, mais de Moi ! »

« C’est de MOI qu’il s’agit ! » Voilà bien Monsieur Moije tel que je le retrouve. Comme je retrouve aussi sa propension à débuter chacune de ses phrases par un « Moi, je… » péremptoire, qui le place d’emblée au centre de l’univers – d’un univers unique, le sien – d’où l’autre, sans la moindre attention de sa part, est délibérément exclu. 

Monsieur Moije n’a d’autre centre d’intérêt que lui-même et ne vous interpelle que pour s’entendre confirmer sa propre opinion. Vous n’existez qu’à cette fin. Quant aux prémisses de la conversation, condamnée par essence à rester embryonnaire, Monsieur Moije les connaît parfaitement : circonscrites, inquestionnables et définies à jamais pour son usage exclusif. 

Par là même, tout vrai débat lui est étranger. Ce qui échappe à son entendement, ou s’en écarte, est à ses yeux si éminemment déplacé que cela doit être radicalement rejeté, banni. Confronté à la moindre objection ou à des considérations qui voudraient élargir le propos, il vous coupe vertement la parole : 

« Là n’est pas la question ! Et sachez qu’en outre, Moi, je ne m’y intéresse absolument pas. J’ai plus urgent et mieux à faire, Moi, qu’à perdre mon temps à de telles calembredaines. » 

Et d’ajouter, triomphant : « Libre à vous de vous obstiner à ressasser de pareilles inepties. Moi, je vous le clame : cela vous ressemble tout autant que ce détestable besoin, en toute circonstance, de me chercher noise, à Moi, dès que j’entreprends de parler de Moi. Je ne vous ai rien demandé, Moi ! » 

À 'cette' Monsieur Moije qui s’y reconnaîtra… Peut-être. 

VincentSteven

La Guerre en Affiches [1938-1945]


PIERRE MÉRIEL

LA GUERRE EN AFFICHES (1938-1945)

145 affiches de propagandes de tous bords revues et revisitées en 2008 par un ancien prisonnier de guerre évadé de la Seconde Guerre mondiale, alors âgé de 86 ans. Un témoignage rare. Puisse-t-il aussi éclairer le présent… Et que nous en dirait aujourd'hui notre auteur ? 

La parole à l'auteur 

« Les 5 ANS DE LA GUERRE 1940-1945 seraient-ils moins douloureux que ceux de LA GUERRE 1914-1918 ??? J’ai voulu que ces AFFICHES ne restent pas enfermées dans un livre… Bien sûr certaines périodes de cette deuxième guerre n’ont pu être « affichées », singulièrement l’histoire de la Résistance, « l’Armée secrète » et, hélas, la « déportation des juifs et autres personnes ». J’ai essayé de compléter cette vidéo avec les éléments dont je disposais, pour une meilleure Compréhension. Il ne s’agit ici que d’IMAGES et d’un récit sans Prétention. » –Pierre Mériel, novembre 2008.

Affiche alliée de 1945

La Deuxième Guerre Mondiale en Images

par Pierre Mériel, 2008, 23 min 39 s.
145 affiches de propagande de tous bords.

▶ Voir le film sur kDrive

Qu'en était-il alors ? 

La France de 1939 est affaiblie et les États sont passifs devant l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne. Hitler veut s’emparer du quadrilatère de Bohême (Tchécoslovaquie) ; la Pologne est occupée par l’armée allemande. Les transactions entre la France et l’Angleterre d’une part, et l’Allemagne et l’Italie d’autre part, pour un retrait des troupes allemandes échouent. Staline, méfiant vis-à-vis de nos démocraties occidentales qu’il craint, préfère les voir éliminées par Hitler. Le pacte germano-russe s’avérera rapidement une grave erreur. La France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne. Puis l’Italie déclare à son tour la guerre à la France. Le jeu des alliances étendra le conflit à l’échelle mondiale. – Luc Picard.

Et ce document… 

Ce diaporama a été réalisé sur la base d’un DVD gravé par Pierre Mériel en novembre 2008, alors âgé de 86 ans. À l’origine, une publication papier de 1976, « La dernière guerre vue à travers les affiches ». Le DVD en reproduit une grande part, enrichie de séquences sur l’exode, la capitulation de 1940, le STO et la Libération de Soissons. Nous avons centré cette présentation sur les 145 affiches et leurs 61 encarts explicatifs. La bande son originale, avec ses défauts assumés, intègre des musiques de Bach, Grieg, Beethoven et des marches militaires, choisies par l'auteur. — Luc Picard & VincentSteven.

Adaptation du DVD original de diaporama d'images et extraits télévisuels en vidéo par VincentSteven. Visionner la vidéo intégrale, 38 min 44s. (Médiocre qualité des extraits TV).

Unimanisme


VINCENTSTEVEN [vs]

UNIMANISME

De mon perchoir balconnant, je viens de vérifier une réalité indubitable : les êtres humains, s'ils ne peuvent aisément se comporter en unijambistes, deviennent aisément unibrassistes et unimanistes.

Deux courts exemples suffiront. 

Un jeune père de famille passe véhiculant son rejeton, confortablement installé dans un engin ad hoc, et ce d'une seule main, à l'extrémité d'un seul bras. Dans le même temps, le même lieu, un autre, à peine plus jeune, pilote un autre engin, vélocipédique celui-là, également d'une seule main, au bout d'un seul bras, lui aussi.

Manifestement, un seule main emmanchée d'un seul bras suffit à cela… et certainement aussi, en déduis-je, à l'essentiel des contingences de la vie quotidienne, locomotrices du moins. Au-delà, je ne me prononce pas. Mais l'autre main, me direz-vous, emmanchée de l'autre bras ? À quoi sert-elle donc, de quel usage, hasardeux ou habituel, se justifie-t-elle ?

That is the question, professait si bien Sherlock Holmes. À aiguiser plus finement mon regard, il me vint à la perception que l'autre membre, l'autre main, emmanchée d'un autre bras, manipulait, parallèlement mais indépendamment de la précédente, avec une dextérité rare mais convaincante, un autre engin, un "smartphone", à ce qu'on dit ; terme barbare : "téléphone intelligent", comme l'ont traduit d'aucuns – allez savoir pourquoi ! –, plus trivialement nommé "téléphone mobile". Observation d'importance.

Mais, vague inquiétude intellectuelle, quels sont, de la paire, le principal unibras, la principale unimain, la plus indispensable ? Celle qui conduit ou celle qui manipule ? Comment savoir ?

Et, question subsidiaire : les yeux là-dedans ? Les yeux qui contrôlent tous ces gestes, de droite et de gauche – yeux généralement jumelés eux. Synchroniquement ou asynchroniquement ? Et quel éventuel strabisme divergent est-il nécessaire de mettre en œuvre pour bien y parvenir ? Mystère pour l'heure. Je demande à voir … de mes deux yeux.

Je n'épiloguerai pas en notant qu'assez souvent ces doubles unimanistes se doublent également, au niveau du crâne, d'un appareillage acoustique – minces oreillettes ou imposant casque auditif digne d'un studio d'enregistrement. Probable nécessité d'un prudent radioguidage vue l'asymétrie des risques pris.

VincentSteven 

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A Sophisticated Lady / Vogue 1922


VINCENTSTEVEN [vs]

A SOPHISTICATED LADY 

Il est de ces "formules" qu’enveloppe un parfum de sophistication particulièrement raffinée. Toute une imagerie les accompagne ; plus exactement les suggère. Défilent des images d’un Paris de Champs-Élysées et de dames élégantes posant devant une boutique de mode ou le siège d’une compagnie aérienne surannées, un Londres de Regent Street sur arrière-fond de Rolls Royce et de Bentley, un Nice ou un Cannes de grands hôtels fréquentés par une gentry huppée, ou encore une Venise ou Taormina de loisirs chers, fleuris et ensoleillés…, telles plages de Floride ou du Brésil… En définitive, tout un bric-à-brac d’images à la fois complaisantes, lénifiantes et démodées, aisément associées aux vieux magazines traînant dans les salles d’attente de dentistes et de médecins de l’enfance. 

Plus intéressantes, ces expressions nébuleuses, ambiguës, à la saveur d’irréductible mystère qu’a mis en vogue une littérature au symbolisme (voire ésotérisme) plus ou moins honnête et quelque peu frelaté. Quelque chose entre la littérature qui se veut "classieuse" (je ne sais pourquoi, je pense à Paul Bourget, ou encore à une romancière, de préférence anglaise ou américaine, qui aurait été "à la mode", Miss Sarah S. O’Hara… et, bien sûr, à "La Mort à Venise" de Thomas Mann, si bien rendu au cinéma par Visconti, spécialiste du genre… ou encore quelque médiocre poème personnel évoquant une "Venise où je n'irai jamais…" et la sub-littérature des ghettos culturels plus ou moins branchés et/ou alternatifs, décalés, comme on dit présentement.

Pourtant, le charme en est certain, puissant, efficace, comme certaines médecines qui vous soignent de vous-même, à défaut de vous guérir de quelque chose. Ici, les petits apothicaires ont su puiser dans les ressources de la haute pharmacologie. Et si le remède n’est pas sûr, la potion distille cependant quelques effets magiques. Quant à une possible alchimie…

• Lux obnubilata suapte natura refulgens, de Francesco Maria Santinelli, 1666.
• S(ine)Nob(litate), mis en vogue par Oscar Wilde et ses amis, à la fin du 19e siècle.
• Le "Vaniens" de Pline l’Ancien : "… les Alutriens, les Assériates, les Flamoniens, Vaniens, et d’autres surnommés Culiques…", et autres, exploités maintenant par la nouvelle littérature d’anticipation rétrospective.

Sarah Vaughan - Sophisticated Lady

J’y ajouterai, car vous aurez compris qu’il s’agit bien là d’un extrait de petit imaginaire littéraire de campagne, bricolé à usage tout personnel, un de ces noms, comme seule l’aristocratie était capable d’en inventer, et dont je donnerai comme seul exemple – qui m’est cher – pour sa sonorité et sa cadence : Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy.

Je vous laisse juge du sérieux de tout cela, de la résonance et de l’usage qu’on peut en avoir. Mais à y réfléchir quelque peu, peut-être trouvera-t-on là l’amorce d’un plaisant et élégant glossaire qui est tout à compléter. Provocation que tout cela ?

VincentSteven

Message urgent à Miss Sarah S. O'Hara…, S.O.S.. Une bouteille à la mer…  

ILLUSTRATION. : Couverture du magazine Vogue de mai 1922.

Claude Monet - Saules


noëlle combet 

SAULES 

Il y a quelques trop longues, et à la fois trop courtes, années disparaissait dramatiquement une amie. Nous partagions nos pages, chez elle, chez moi. Il me revient, depuis ces jours tragiques de janvier 2023, la nécessité de remémorer. Et donc ce billet de mémoire et de tendre hommage rédigé alors. 

23 janvier 2023.

L’amie – et collaboratrice – Noëlle Combet vient de disparaître de nos radars vivants, nous lui dédions ce poème en prose qu’elle nous avait confié, il y a déjà longtemps… En l’attente d’une publication plus conséquente, l’hommage est d’urgence. 

Captivée par l’aube, je me suis vue par la fenêtre, retomber dans le dernier silence du sable.

Soyez témoin, vous, étoiles blanches, diluées dans le froid du matin, suspendues aux branches comme cristaux brillants ! Or laiteux, accroché aux arbres translucides ! Toi, nuit lumineuse, déversée là, dans l’aube ! Et vous, feuilles vert tendre, petites lames des arbres, pointes vives, tête en bas, qui, fulgurantes comme l’air, transpercez la brume et la rosée ! Vous aussi et adieu, tilleuls languides, ivres d’alcool jaune ! Adieu, sève endormie, qui meurt des couleurs de l’automne !

Continuez de veiller, grands saules, aux portes du square !

Seuil ployé par tant de lumière ! Lumineux, lumineux, les grands saules ! Ô éclat des saules ! 

N. C. 

Illustration : Saules par Claude Monet [détail]

N.B. : l’image du saule est prégnante en moi, probablement en raison de la résurgence tôt en saison de sa chevelure vert tendre. Belle image prompte à combattre celle de l’encombrante mort. VS.

Alphonse Allais - Traitement


Alphonse allais

UN PHILOSOPHE 

On connaît d’Alphonse Allais (1854-1905), natif de Honfleur (Calvados), pharmacien de profession et inventeur du café lyophilisé (eh, oui !), homme de lettres par amour (des lettres), chroniqueur de presse, compagnon de cabaret de Claude Debussy et d'Erik Satie, entre autres, son humour calembourgeois et nonsensique, jamais méchant, toujours drôle et parfois tendre. Pour preuve. 


Je m’étais pris d’une profonde sympathie pour ce grand flemmard de gabelou que me semblait l’image même de la douane, non pas de la douane tracassière des frontières terriennes, mais de la bonne douane flâneuse et contemplative des falaises et des grèves.

Son nom était Pascal ; or, il aurait dû s’appeler Baptiste, tant il apportait de douce quiétude à accomplir tous les actes de sa vie.

Et c’était plaisir de le voir, les mains derrière le dos, traîner lentement ses trois heures de faction sur les quais, de préférence ceux où ne s’amarraient que des barques hors d’usage et des yachts désarmés.

Aussitôt son service terminé, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse à laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes (peut-être même antédiluviennes) avaient donné ce ton spécial qu’on ne trouve que sur le dos des pêcheurs à la ligne. Car Pascal pêchait à la ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-même.

Pas un homme comme lui pour connaître les bons coins dans les bassins et appâter judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de la crevette crue ou toute autre nourriture traîtresse.

Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux débutants. Aussi avions-nous lié rapidement connaissance tous deux.

Une chose m’intriguait chez lui c’était l’espèce de petite classe qu’il traînait chaque jour à ses côtés trois garçons et deux filles, tous différents de visage et d’âge.

Ses enfants ? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins. Pascal installait les cinq mômes avec une grande sollicitude, le plus jeune tout près de lui, l’aîné à l’autre bout.

Et tout ce petit monde se mettait à pêcher comme des hommes, avec un sérieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire.

Ce qui m’amusait beaucoup aussi, c’est la façon dont Pascal désignait chacun des gosses.

Au lieu de leur donner leur nom de baptême, comme cela se pratique généralement, Eugène, Victor ou Émile, il leur attribuait une profession ou une nationalité.

Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvégienne, le Courtier, l’Assureur, et Monsieur l’abbé.

Le Sous-inspecteur était l’aîné, et Monsieur l’abbé le plus petit.

Les enfants, d’ailleurs, semblaient habitués à ces désignations, et quand Pascal disait : « Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de tabac », le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa mission sans le moindre étonnement.

Un jour, me promenant sur la grève, je rencontrai mon ami Pascal en faction, les bras croisés, la carabine en bandoulière, et contemplant mélancoliquement le soleil tout prêt à se coucher, là-bas, dans la mer.

– Un joli spectacle, Pascal ! – Superbe ! on ne s’en lasserait jamais.

– Seriez-vous poète ?

– Ma foi ! non ; je ne suis qu’un simple gabelou, mais ça n’empêche pas d’admirer la nature.

Brave Pascal ! Nous causâmes longuement et j’appris enfin l’origine des appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de pêche.

– Quand j’ai épousé ma femme, elle était bonne chez le sous-inspecteur des douanes. C’est même lui qui m’a engagé à l’épouser. Il savait bien ce qu’il faisait, le bougre, car six mois après elle accouchait de notre aîné, celui que j’appelle le Sous-inspecteur, comme de juste. L’année suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement à un grand jeune homme norvégien dont elle faisait le ménage, que je n’eus pas une minute de doute. Celle-là, c’est la Norvégienne. Et puis, tous les ans, ça a continué. Non pas que ma femme soit plus dévergondée qu’une autre, mais elle a trop bon cœur. Des natures comme ça, ça ne sait pas refuser. Bref, j’ai sept enfants, et il n’y a que le dernier qui soit de moi.

– Et celui-là, vous l’appelez le Douanier, je suppose ?

– Non, je l’appelle le Cocu, c’est plus gentil.

L’hiver arrivait ; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants adieux à mon ami Pascal et à tous ses petits fonctionnaires. Je leur offris même de menus cadeaux qui les comblèrent de joie.

L’année suivante, je revins à Houlbec pour y passer l’été. Le jour même de mon arrivée, je rencontrais la Norvégienne, en train de faire des commissions. Ce qu’elle était devenue jolie, cette petite Norvégienne ! Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d’or pâle, elle semblait une de ces fées blondes des légendes scandinaves. Elle me reconnut et courut à moi. Je l’embrassai :

– Bonjour, Norvégienne, comment vas-tu ?

– Ça va bien, monsieur, je vous remercie.

– Et ton papa ? – Il va bien, monsieur, je vous remercie.

– Et ta maman, ta petite sœur, tes petits frères ?

– Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la rougeole cet hiver, mais il est tout à fait guéri maintenant… et puis, la semaine dernière, maman a accouché d’un petit Juge de paix. 

Alphonse Allais, Le philosophe, extrait de À se tordre, 1891.

Hugo Mujica


HUGO MUJICA

SIX POÈMES 'META' 

De sa biographie, on peut retenir que Hugo Mujica est né en 1942 à Buenos-Aires et qu’il a fait des études d’arts plastiques, de philosophie, d’anthropologie philosophique et de théologie. Artiste plasticien à Greenwich Village dans les années soixante, il commence à écrire lors d’une retraite silencieuse de sept années chez les Trappistes. 

Que dire de Hugo Mujica ? Je renvoie les hispanophones et hispanisants à son site officiel et aux multiples entretiens publiés sur la toile. Encore très peu traduit en français, argentin, Mujica est aujourd’hui bien connu dans la nouvelle poésie de langue espagnole, notamment en raison de sa problématique de "la poétique du vide" (titre d’un de ses écrits), très marquée par la mystique et la métaphysique, la philosophie de Heidegger, de Foucault, la psychanalyse de Lacan et des poètes tels que Jean de la Croix et Paul Celan, pour aller aux extrêmes.

Hugo Mujica, extraits de Poesía completa – 1983-2004.
Inédits en français, traduits de l’espagnol (Argentine) par VincentSteven.


Suena la trompeta

Suena la trompeta y estallan
aguas
como chapoteadas
por alguien que huye,

o cesa el viento
y nada se oye,
y en caravana cada hombre
sigue llevando a cuestas
el ataúd de su alma.

Sonne la trompette

Sonne la trompette et claquent
les eaux
comme frappées
par quelqu'un qui s'enfuit,

ou bien tombe le vent
et rien ne s'entend
et à la queue leu leu chacun suit
endossant sans fin
le cercueil de son âme.

Cada hombre

cada hombre y yo:

caña seca
en la que se surca
el viento para retomar su cauce,

como si nada hubiese pasado

salvo el abrirse de
una ausencia,
un surco entre mi paso y el pasado
entre mi vida y cada vida.

Chaque homme

chaque homme et moi :

canne sèche
que sillonne le vent
pour reprendre sa voie,

comme s'il ne s'était rien passé

sauf à s'être ouvert à
une absence
un sillon entre mon pas et le passé
entre ma vie et chaque vie.

Espejo partido

Me parezco a mí en el querer ser otro del que soy.
En la soledad me sobro: en eso nos dolemos
(yo y no ser yo).

Miroir partagé

Je me ressemble à vouloir être autre que celui que je suis.
Dans la solitude je m'excède : alors nous nous y abîmons
(moi et mon non-moi).

Ofrenda

Siempre se parte y
cada vez se vuelve,

como vuelve el niño
a reclamar el regalo prometido,
como se vuelve a casa
y a la muerte cierta.

Al final de todo
son de otros los pasos
hacia uno mismo

lo propio, la ofrenda,
es la huella de un vuelo caído

la estela de un tajo
en la comunión de las sombras.

Offrande

Toujours l'on part et
chaque fois l'on revient,

comme revient l'enfant
réclamer la chose promise
comme l'on revient à la maison
et à la mort certaine.

Pour en finir
d'autres sont les pas
menant à soi-même

ce qu'il en est, l'offrande,
est la trace d'un vol brisé

la marque d'une taille
dans la communion des ombres.

Hay una barca

hay una barca
ardiendo en la playa,

es la gran metáfora:
la que no tiene meta

Il y a une barque

il y a une barque
qui brûle sur la plage,

c'est la grande métaphore :
celle qui n'est méta

Estar en la vida

Estar en la vida
como la grieta en el muro

bastaría ser uno mismo,
sin estar uno mismo.

Être dans la vie

Être dans la vie
comme la fente dans le mur

il suffirait d'être soi-même,
sans être à soi-même.

📖 Prolongements & Notes de traduction

Ces traductions cherchent à restituer la densité métaphysique de l'original. Certains choix assument une étrangeté calculée : l'usage de "taille" pour tajo (dans son sens rituel de partage et de communion), ou encore la formulation "celle qui n'est méta" pour la que no tiene meta, tentant de capturer en français le jeu de mots intraduisible entre metáfora et meta (but/fin). De même, la distinction ontologique entre ser et estar chez Mujica a nécessité des contorsions syntaxiques ("être soi-même sans être à soi") pour approcher le souffle de l'auteur. Enfin, le poème "Miroir partagé" explore la douleur de la scission intérieure (yo y no ser yo), traduite ici par "moi et mon non-moi".

Sources et Références :
  • Site officiel de Hugo Mujica : hugomujica.com
  • Recueil de référence : Poesía completa – 1983-2004.
  • Sur la poétique du vide : Voir les essais de l'auteur, notamment La palabra inicial.
Ernst Moerman / Fantômas à Ostende


ERNST MOERMAN

FANTÔMAS À OSTENDE  

Fantômas, l’insaisissable Fantômas, créé par Pierre Souvestre et Marcel Allain en 1910, a fait la fortune de la littérature populaire française, mais aussi du cinéma. Passionné de cinéma et de surréalisme, nous allons nous attarder sur une petite curiosité cinématographique qui mérite qu’on s’y arrête : Mr. Fantômas, court-métrage [17 min. 30] , du réalisateur belge Ernst Moerman, sorti en 1937. 

Moerman a fait partie de cette avant-garde du cinéma belge aux côtés du grand documentariste de réputation mondiale, Henri Storck, mais aussi d’un brillant technicien de l’image, Charles Dekeukeleire. 

La référence au surréalisme est explicite. Le générique mentionne bien « film surréaliste ». En effet, on y trouve tous les ingrédients des mélanges détonants – et détonnants – propres aux émules d'André Breton : inventions et télescopages de situations, citations visuelles incongrues apparemment sans rapport immédiat entre elles, suscitant notre imaginaire et notre inconscient. Aussi y trouvera-t-on une citation accentuée de Capitale de la douleur de Paul Éluard.

Mais de quoi s’agit-il précisément ? Sur la côte, la Côte belge – il n’en est qu’une pour les habitants du « Plat Pays » – qui étend ses plages, ses dunes interminables, de La Panne à Knokke-Heist. Moins de septante kilomètres qui sont la façade de toute une « nation » (si partagée !). Il n'est pas de Belge sans « sa » Côte belge personnelle ! Et c’est là que Fantômas va réaliser de nouveaux exploits, amoureux enl’occurrence. Fantômas à Ostende eût pu faire un bon titre. Et ce nouvel avatar – le 280 000e épisode, selon le générique de fin – du célèbre et criminel héros va ici, dans un délire de situations absurdes, grotesques, satiriques, blasphématoires – autant dire sataniques, dans ce pays alors si catholique –, s’en donner à cœur joie, sur le mode du cinéma muet mais burlesque, cher aux années 1920. Apparaissant, réapparaissant, se moquant allègrement et gentiment de son monde.

Mais qu'est ce monde-là, celui des protagonistes des romans de Souvestre et Allain ? Le commissaire Juve – que l’on connaît aussi incarné, bien plus tard, entre autres, par Jean Marais et Louis de Funès, dans une déclinaison comique. Mais aussi les symboles « pantalonnesques » de l’Autorité civile et religieuse. À ce titre, la scène initiale du couvent mérite de passer à la postérité ; de même que, vers la fin, la scène du Jugement. Que dire de plus à propos de cette cavalcade sans queue ni tête à travers les dunes ostendaises… ou autres !? Il suffit de regarder le film… et de s’en, très joyeusement, amuser. Oui, voilà bien l’humour belge ! 

Mais quoi de spécifiquement belge là-dedans ? Oh, une forme d’esprit sans doute…, mais il faut avoir partagé quelque peu cette culture pour bien la ressentir et l’identifier. Quelques repères cependant, à découvrir au passage : le commissaire Juve est assorti de trois ou quatre subalternes, « imbéciles de flics », qui ne sont pas sans rappeler… les deux Dupont et Dupond, bien sûr, de cet autre créateur belge, Hergé, l’inventeur de Tintin. Ils apparaissent déjà dans la bande dessinée en 1932. Quoi d’autre encore ? Ce peintre qui portraiture l’héroïne à répétition du film et nous dévoile son chef-d’œuvre…, un tableau de cet autre peintre, bien connu de la Belgitude, d’esprit surréaliste lui-même, René Magritte. Et l’on trouverait bien d’autres clins d’œil, par exemple à Man Ray – qui n'était pas belge mais américain et finalement très français –, il me semble… en regardant bien. Ne parlons pas même de la belle Ophélie statufiée baignant parmi les roseaux flamands, à défaut de nénuphars plus romantiques… 

Affiche ou scène de Fantômas à Ostende

Mr. Fantômas

Court-métrage surréaliste d'Ernst Moerman, 1937, 17 min 28 s
Une curiosité cinématographique à redécouvrir.

▶ Voir le film sur kDrive

On notera, pour ce film qualifié de muet, l'excellente illustration musicale de Robert Ledent, et l'on saura que, tourné avec un tout petit budget et en quelques jours, il n'a été possible qu'avec la complicité artistique et technique des acteurs et actrices et de leurs proches. Jean Michel (Léon Smet), Fantômas, assurant par exemple la régie, et le réalisateur tenant lui-même un rôle. Et nous passerons, tout en le regrettant, sur le cadre des images qui n'est pas ce qu'il aurait dû être. Manifestement, Moerman n'est ni Storck ni Dekeukeleire, hélas.

Pour en terminer, une petite anecdote quant à la distribution, renvoyant à une célébrité française… mais, elle-même, d’origine belge : Jean-Philippe Smet, dit Johnny Hallyday. Quel rapport, me direz-vous ? Eh bien, Fantômas, c’est son père ! Oui, son père Léon Smet, acteur, connu sous le nom – c’est au générique du film – de Jean Michel. Voilà, vous savez tout ! Pour ce qui est du surréalisme, nous y reviendrons, en notant pour l’heure que son versant belge, et c'est manifeste ici, n’a rien à envier aux autres, fussent-ils français. 

VincentSteven 

🎬 Pour aller plus loin : Fantômas à l'écran

Si le court-métrage d'Ernst Moerman est une curiosité surréaliste, le personnage de Fantômas a traversé tout le XXe siècle, se réinventant au gré des époques. Voici quelques étapes clés de cette odyssée criminelle :

  • Les Origines (1913-1914) : La trilogie muette de Louis Feuillade (Fantômas, Juve contre Fantômas, Le Mort qui tue). Avec René Navarre, ces films pour Gaumont imposent l'esthétique de l'ombre et du mystère. C'est la référence absolue.
  • L'Après-Guerre (1946-1947) : Fantômas de Jean Sacha. Un film sombre, presque expressionniste, avec Marcel Herrand (un Fantômas inquiétant) et Pierre Brasseur. Simone Signoret y tient le rôle crucial d'Hélène, la fille de Fantômas, dont le mariage avec le journaliste Fandor déclenche la colère du criminel.
  • La Pop Culture (1964-1967) : La trilogie burlesque d'André Hunebelle (Fantômas, Fantômas se déchaîne, Fantômas contre Scotland Yard). Jean Marais (multiple et élégant) affronte un Louis de Funès hilarant en commissaire Juve. Des couleurs vives, des gadgets et une musique culte.
  • La Nostalgie Télévisuelle (1980) : La série en 6 épisodes d'Antenne 2, réalisée notamment par Claude Chabrol. Jacques Weber y incarne un Fantômas romantique et torturé. Une œuvre oubliée mais fascinante.
Une possible Marianne en buste, kitsch, des années 1900


VINCENTSTEVEN [VS]

LE PASSE-FRONTIÈRE  

Inspecteur de l'enseignement public belge, quelque peu poète, surréaliste plus que certainement, et plus encore rêveur éveillé, mais inspecteur de la vieille école – si j'ose dire – aimant et défendant ses "maîtres d'école", il s'avise un beau jour d'aller visiter, là-bas dans le tout sud de sa province belge de Luxembourg, quelque école rurale, depuis longtemps négligée, d'une de ces communes jouxtant le Grand-Duché (de Luxembourg) et la Lorraine française. 

Il prend donc sa petite auto et chemine le long de la verte vallée de la Semois, de village en village. Percevant enfin un bourg, sa grand'place… Là, l'école. Il se gare, descend de son auto, pénètre dans la cour.

Fin de matinée. Une école comme il en est, trois classes alignées le long d'un couloir, baies vitrées à mi-hauteur, au-dessous les porte-manteaux des élèves. Il entre. Première classe, le directeur donne son cours, l'aperçoit, l'interroge, il se présente. "Ah, vous venez sans doute visiter notre jeune maître ; c'est la classe du fond. À la fin du cours, rejoignez-moi, je vous retiens à déjeuner".

Effectivement, c'est la dernière classe, au fond du couloir. Il se fait connaître au jeune maître un peu intimidé : "N'ayez aucun souci, je m'installe au fond. Faites comme si je n'étais pas là." Le cours reprend, qu'il écoute de manière un peu distraite. Une bien belle classe, aérée, lumineuse, élèves calmes, instituteur pédagogue. Son regard paysager le fait se retourner… Là, derrière lui…, sur l'armoire aux cartes et aux livres…, le majestueux buste en plâtre de Marianne. Il est dans une école française.

Se levant, s'excusant auprès du maître : "C'est très bien, je ferai mon rapport, n'ayez aucune inquiétude.", sort hâtivement de la classe, s'esquive, rampant sous les porte-manteaux, de manière à n'être pas vu du directeur, remonte dans sa petite voiture et rejoint vivement la route de la vallée en direction de l'invisible frontière.

Il est maintenant midi, l'heure de déjeuner dans le premier restaurant du premier village belge qui se présente. L'incident diplomatique est évité.

VincentSteven

P.S. : je dédierais volontiers ceci à Jean-Bertrand Pontalis et à son sens de l'anecdote. Voir le billet proche.

ILLUSTRATION : Marianne 1900 [?], coll. personnelle. Photo : VS

Affiche de Joan Miró en hommage à Antonio Machado, 1966


ANTONIO MACHADO

CAMINANTE, NO HAY CAMINO…  

Antonio Machado pose ici un "manifeste" poétique devenu incontournable. À partir de lui, on ne peut plus regarder le poète d'un même œil. Il y a un avant et un après "Caminante". Mais il y a surtout, toujours présent, Machado, en personne. Par-delà toute frontière. Cet essai de traduction est essai de translation dans l'espace d'une langue, le français, qui pour être voisine demeure irréductiblement autre. Jugeons-en ! 

Tout passe et tout demeure,
mais notre affaire est de passer,
passer traçant des chemins,
chemins sur la mer.

Jamais je n’ai cherché la gloire,
ni à laisser dans la mémoire
des hommes ma chanson ;
j’aime les mondes subtils,
aériens et délicats,
comme des bulles de savon.

J’aime à les voir se teinter
de soleil et d’écarlate, voler
sous le ciel bleu, trembler
subitement et éclater… 
Jamais je n’ai cherché la gloire.

Cheminant, là sont tes traces,
le chemin, et rien de plus ;
cheminant, il n’y a pas de chemin,
le chemin se fait en marchant.

En marchant se fait le chemin
et à tourner le regard en arrière
on voit le sentier qui jamais 
à nouveau ne sera foulé. 

Cheminant, il n’y a pas de chemin,
rien que des sillages dans la mer. 

Il fut un temps en ce lieu, 
où aujourd’hui les bosquets se couvrent d’aubépine,
on entendit la voix d’un poète se lamenter
“Cheminant, il n’y a pas de chemin,
en marchant se fait le chemin…”

Coup par coup, vers par vers…

Loin du foyer mourut le poète.
Le recouvre la poussière d’un pays voisin.
S’éloignant, ils le virent pleurer.
“Cheminant, il n’y a pas de chemin,
en marchant se fait le chemin…”

Coup par coup, vers par vers…

Quand le chardonneret ne peut chanter.
Quand le poète est un pèlerin,
quand rien ne nous sert de prier.
“Cheminant, il n’y a pas de chemin,
en marchant se fait le chemin…”

Coup par coup, vers par vers. 


Antonio Machado, 
Chant XXIX, Proverbios y cantarès,
Campos de Castilla, 1917. 

Traduit du castillan par VincentSteven. 

À propos de la traduction 

Pour ce qui est du texte original, je renvoie les hispanisants et hispanophones aux multiples présentations du poème sur la toile — malheureusement souvent tronqué, voire interpolé. Un site catholique espagnol, dédié aux jeunes, ‘caviarde’ même scandaleusement – irrespect d’assassins – le texte originel, conservant les seuls quatre premiers vers et leur en adjoignant seize, ‘inventés’ et moralisateurs !!!

Plus sérieusement. Si la présente traduction ne brille pas par son élégance, cherchant à coller au texte originel et n’évite pas certains écueils, elle corrige une erreur manifeste, qui, selon moi, oblitère le sens et la forme même du poème, la traduction de ‘caminante’ (cheminant), assimilé par la tradition, tant en français qu’en espagnol, à ‘peregrino’ ('pèlerin'), par ‘marcheur’, ‘promeneur’… ‘Voyageur’ me semble justifiable, si on l’entend dans le sens que lui donne le romantisme allemand : ‘Wanderer’. La répétition, la scansion de la racine ‘caminar’ (‘cheminer’) me semble en effet fondamentale. Il en va de même de l’inversion en miroir, le chiasme, au passage de la quatrième à la cinquième strophe : ‘le chemin se fait en marchant’ / ‘En marchant se fait le chemin’. Par ailleurs, sauf dans la première strophe, j’ai conservé l’équivalent du castillan ‘hacer el camino’ (‘faire le chemin’), plutôt que les ‘construire’, ‘tracer’… que l’on trouve souvent. J’admets bien volontiers que ces choix et a priori, ainsi que bien d’autres ici, sont discutables et sujets à caution. À discuter donc. Je remercie d’autres, qui ont tenté le même aventure de traduction que moi, et à qui j’ai emprunté des formules qui m’ont semblé heureuses. 

Résonances 

Par ailleurs. Vu le succès de ce poème dans la littérature castillane et espagnole actuelle, au risque d’ailleurs de le voir tiré dans des directions parfois très tendancieuses – on omettant ou orientant la philosophie poétique même d’Antonio Machado ; mais chacun fait ce qu’il veut de la poésie ! –, je trouve utile, important, agréable de donner la très belle interprétation du poème par le grand chanteur catalan Joan Manuel Serrat, qui a ainsi contribué à donner une immense résonance à la parole poétique – plus que poétique – de Machado. 

Joan Manuel Serrat, illustration d el'album Cantares

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Pour terminer. On ne peut, sans une émotion vraie, relire l’avant-dernière strophe : ‘Loin du foyer mourut le poète / Le recouvre la poussière d’un pays voisin’, quand on sait que c’est sur la route tragique de l’exil des républicains espagnols, qu’Antonio Machado, en 1939, "choisit", exténué, de mourir, là, à Collioure, sur la terre de France, ‘pays voisin’… mais si loin du ‘foyer’

Machado dort à Collioure 
Trois pas suffrent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours

écrivait dans un magnifique poème, Louis Aragon, "Les poètes", repris d'ailleurs en chanson par Jean Ferrat. Inoubliable. On peut bien sûr épiloguer sur la 'prémonition', le "destin" du poète et sa "fatalité"…  

VincentSteven  

ILLUSTRATION DU TITRE : Affiche d'hommage à Antonio Machado, crée par Joan Miró en 1966. 
Pour prolonger, dans Wikipédia : Antonio MachadoJoan Manuel Serrat Louis Aragon, Joan Miró

Jean-Bertrand Pontalis, rêveur


jean-bertrand pontalis 

L'ANECDOTE COMME RÊVE 

« Quelque chose arrive dans une région du moi où je ne suis pas. » — Paul Valéry 

Un extrait essentiel de "En marge des jours" (Gallimard, 2002). Jean-Bertrand Pontalis y réhabilite l’anecdote, ce « petit fait local » cher à Henry James, et nous invite à écouter le récit d’une vie comme on écoute un rêve. Une leçon de lecture pour qui veut comprendre la mémoire. 

Jean-Bertrand Pontalis, psychanalyste, pose, en épigraphe de son très personnel "En marge des jours", cette phrase de Paul Valéry : “Quelque chose arrive dans une région du moi où je ne suis pas.” Une courte postface ajoute : “Certains des fragments qui composent ce livre ont trouvé leur origine dans des notes qu’il m’arrive de consigner de temps à autre dans un cahier, en marge des jours qui passent.” 

Anecdotes donc… 

Ou…, Ou… 

Déjeuner avec J.N. Il me fait part de sa perplexité : devrait-il vendre l’appartement qu’il possède sur les hauteurs de Nice, ce qui lui permettrait d’en acquérir un à Paris où il n’a pu que louer un minuscule studio dans un quartier qu’il exècre ? “Pourquoi pas ? lui dis-je, puisque tu ne vas presque jamais à Nice et que tu vis à Paris. — Oui, mais d’un côté quand je suis à Nice, j’y suis bien, c’est là que je travaille le mieux. — Alors garde-le et arrange-toi pour y aller plus souvent. — Oui, mais d’un autre côté c’est à Paris que j’ai tous mes amis, à Nice je ne connais personne.” Et cela continue comme ça un bon moment : “d’un côté, d’un autre côté”. Et puis, subitement, J. N. me fixe intensément comme si j’étais son sauveur et me déclare avec un regard éperdu de reconnaissance: “Tu as raison. Grâce à toi, j’ai pris ma décision : ou bien je vends ou bien je ne vends pas.”

La Réalité Travestie 

Quelqu’un me raconte l’histoire de cet homme qui ne cessait de parler de sa recherche de la “femme idéale”, il finirait bien par la trouver, cette femme. Un soir, ça y est, il la rencontre dans un bar : c’est elle. Il lui propose de l’accompagner chez lui. Elle accepte. Là, il découvre que la femme idéale est un travesti. Le lendemain il se suicide. 

Le Rêve-Évènement 

Deux anecdotes dont Félix Fénéon eût pu tirer des nouvelles en trois lignes. Je pense aussi à Henry James dont la plupart des récits ont trouvé leur source dans une anecdote recueillie au cours d’un dîner en ville : ce qu’il appelait de “‘petites données’, de “petits faits locaux”. Je n’aime pas cette façon qu’ont beaucoup de déprécier l’anecdote: “Ça n’offre pas d’intérêt, c’est anecdotique". (Même des analystes disent cela et les patients plus souvent encore.) Quand j’étais en “supervision” collective chez Lagache (“collective”, quelle aberration !), il lui arrivait de nous dire lorsque l’un de nous rapportait un menu incident de la vie quotidienne que lui avait raconté son patient : “Écoutez cela comme vous écouteriez un rêve.” J’ajouterais : “Écoutez un récit de rêve comme s’il s’agissait d’un événement réel.” Dans "Choses vues", Hugo relatait comme s’ils étaient équivalents les événements du jour et ses rêves qu’il appelait des “événements de la nuit”. Événement : ce qui arrive, inattendu. Celui ou celle qui arrive est rarement celui ou celle qu’on attend.

J.-B. Pontalis, extrait de "En marge des jours", pp. 53-55, Gallimard, Paris, 2002.

Pour prolonger, dans Wikipédia : Jean-Bertrand Pontalis, Daniel LagachePsychanalyse : contrôle ou supervision 

Les titre et intertitres sont de moi, VS.  

La tombe de Paul Éluard au cimetière du Père-Lachaise à Paris


vincentsteven [VS]

ENCORE UN DIMANCHE  

Ô poètes, ô mes cousins, je pense à vous, chèrement, quand l’émotion m’étreint sur la tombe, froide et délaissée, au buis rabougri, de Paul Éluard, où seule une fleur de pensée desséchée, quelques cailloux alignés, témoignent, hors de toute emphase, de cette fraternité innommée qui unit celles et ceux qui s’en reconnaissent. “Liberté, j’écris ton nom …” Et quelle insigne et inaliénable liberté ! 

Souvenir d’enfance : les affres du retour à la pension, … à la “prison”. Semaine sans nom, dimanche sans être. Quarante-cinq ans de mémoire sans effacement et une enfance qui n’en finit de ne jamais finir, inassouvie. Échappée belle dans le rêve, seule vraie liberté face à un paysage auquel on ne se fait jamais. Si étranger à cette réalité, à cette vie, … à soi-même. Sans espérance ni vraie attente. Visiteur à l’indifférente curiosité, sans enjeu, … sans en-Je, que rien ni personne n’a jamais fait durablement exister. Debout, muet, sur l’accotement, regardant les passants à l’incompréhensible trajectoire. Tendresse dédaigneuse mêlée d’un peu d’envie, “car chez ces gens-là, monsieur …” (Jacques Brel).

Amis trop lointains dont le commerce fait cruellement défaut au-delà de toute idée. Montagnes, déserts, océans ne sont pas que physiques. Connivences en suspens dans un air raréfié. Le rire lui-même s’est effacé, habitude oubliée …, seul le silence sur un sentier perdu … Pas même triste, jamais vraiment résigné.

Souveraine absurdité dont la conscience pour être vaine est cependant sans vanité. Pas de posture intellectuelle ou philosophique vraiment. Les débuts furent bien sartriens ou camusiens ou encore, par la suite, beckettiens, mais la parole elle-même s’est raréfiée, éthérée, atrophiée et la pose est devenue comme poétique, d’une poésie qui ne se clame pas, se dit à peine, se prononce de l’intérieur, et que seul le regard laisse encore percer.

Ô poètes, ô mes cousins, je pense à vous, chèrement, quand l’émotion m’étreint sur la tombe, froide et délaissée, au buis rabougri, de Paul Éluard, où seule une fleur de pensée desséchée, quelques cailloux alignés, témoignent, hors de toute emphase, de cette fraternité innommée qui unit celles et ceux qui s’en reconnaissent. “Liberté, j’écris ton nom …” Et quelle insigne et inaliénable liberté ! "

Tout m’a fait signe : les lilas pressés de vivre et les enfants qui égaraient leurs balles dans les parcs. Puis, des carreaux qu’on retournait tout près en dénudant racine après racine, l’odeur de femme travaillée… L’air tissait de ces riens une toile tremblante. Et je la déchirais, à force d’être seul et de chercher des traces." — Philippe Jaccottet.

VincentSteven

Billet d'humeur retrouvé — et à peine modifié — du 6 octobre 2002. Publié exactement le 6 octobre 2003… et republié ce DIMANCHE 15 mars 2026, très exactement. 

ILLUSTRATION :  Tombe de Paul Éluard, Cimetière du Père-Lachaise, Paris. Photo de Marie-Hélène Ph. (in memoriam). 

Octavian paler, méditant


OCTAVIAN PALER

DERNIERS MOTS… 

Peu de choses en français à propos d’Octavian Paler, l’un des grands esprits roumains contemporains. Journaliste, écrivain, membre de l’Académie roumaine. Ici un court extrait de ses ultimes conversations avec le critique Daniel Cristea-Enache, juste avant sa mort en mai 2007. Octavian Paler savait notre effort de faire connaître sa poésie – que nous avons traduite –, elle-même méconnue dans son pays, qui, réprouvée, circulait sous le manteau à l’époque de Ceaușescu. Projet éphémère en Roumanie. En Francophonie, rien. Ceci donc, en l’attente.. Tant cette mémoire nous est importante. 

"Conversations avec Octavian Paler" de Daniel Cristea-Enache, extraits.


Le 27 Avril [2007] 

J’ai besoin de murmurer pour moi le poème « Nous avons le temps » de « Lettres imaginaires »… 

Nous avons le temps pour tout. 
Dormir, courir de droite à gauche, regretter nos erreurs et en commettre encore, juger les autres en nous absolvant.
Nous avons le temps de lire et d’écrire, de corriger nos œuvres et de regretter ce que nous avons écrit.
Nous avons le temps de faire des projets et de ne pas nous y tenir.
Nous avons le temps de nous faire des illusions, en fouillant plus tard leurs cendres.
Nous avons le temps de nos ambitions et de nos maladies, pour accuser le destin et ses vétilles.
Nous avons le temps de regarder les nuages, les réclames ou quelque accident.
Nous avons le temps d'éloigner nos doutes, d'en retarder les réponses.
Nous avons le temps de briser nos rêves, pour les ressusciter ensuite.
Nous avons le temps de nous faire des amis, pour les perdre.
Nous avons le temps de recevoir des leçons, pour les oublier aussi.
Nous avons le temps de recevoir des présents sans comprendre leur sens.
Nous avons le temps pour tout.
Il n’y en a seulement pas pour un peu de tendresse. 
Quand il nous arrive de le faire, nous mourons.

Oui, j’ai eu le temps pour beaucoup de choses. Aussi pour être un autre que celui que je voudrais en être. J’ai eu le temps d’être égoïste et superficiel, j’ai eu le temps de faire de mes regrets une maladie incurable. J’ai eu le temps de découvrir que le monde dans lequel je vis n’est pas le monde que j’aurais désiré vivre, sans avoir la certitude qu’il y a une compatibilité avec moi.

Maintenant, je n’ai plus le temps que d’essayer d'assumer ma vieillesse et les maladies, comme Mme G. me le conseille, mais je ne sais pas si je suis assez préparé à cela.

Le 28 Avril [2007] 

Beaucoup de monde est maintenant à la mer ou à la montagne. Les rues sont presque vides, à la disposition des chiens vagabonds. Je me sens comme dans une barque, seul, sur un lac inconnu, porté par des courants de plus en plus loin de la rive. Même si je crierais « Au secours », personne ne m’entendrait. Donc je préfère me taire et croire que je glisse dans un rêve. Vers quoi ? Je ne sais plus. Ce qui est important est de ne pas bouger pour éviter les douleurs au pied droit.

Je cite, de Maeterlinck : « Il n’y aura pas de morts sans cimetières ».

Je pense à mes livres que je n’aurais pas le temps de lire. Ou de les relire. Une phrase suffit parfois pour me faire oublier tout ce qui est mesquin en moi. Comme celle-ci de Saint Augustin : « Le temps est une imitation éternelle ». Ce que le temps ne peut égaler par permanence, remarquait aussi Bossuet, s’efforce d'imiter par succession. 

Traduction du roumain d’Ivona Panaït et VincentSteven. 
Tous droits réservés pour le poème "Nous avons le temps".

Octavian Paler est décédé le 7 mai 2007. Une couronne a été déposée lors de ses obsèques par les soins de mon amie Ivona, en mon nom, jouxtant, un hasard, celle du président de la Roumanie, dont il fut un farouche adversaire, qui a dû se demander, et demander à ses services de renseignement, qui était cet illustre inconnu…

VincentSteven 

Pour prolonger dans Wikipédia : Octavian Paler, en anglais,  Daniel Cristea-Enache, Conversations with Octavian Paler. 

Chaïm Soutine, Bœuf écorché, Musée de Grenoble


CHAÏM SOUTINE

ÉGORGERIE  

Soutine et moi…


Soutine : J’ai vu un jour un boucher de village fendre le cou d’une oie et la laisser se vider de son sang. Je voulus crier, mais le regard réjoui de l’homme me serra la gorge.

Soutine considéra sa gorge puis ajouta : Ce cri, je le sens toujours là. Enfant, j’essayai de m’en libérer en dessinant maladroitement le portrait de mon instituteur, mais en vain. Lorsque j’ai peint mon bœuf écorché, c’est encore ce même cri que j’ai voulu chasser. Je n’y suis toujours pas arrivé !  

Confidence de Chaïm Soutine à Émile Szittya, relatée par Elias Canetti, Le Cœur secret de l’horloge. 

Moi : Enfant, j'ai vu plus d'une fois le charcutier de la bourgade, c'était mon père, trancher la gorge d'un porc et la laisser soigneusement se vider de son sang dans un seau afin de le récupérer précieusement en vue de la préparation de boudin du mardi ; cet abattage ayant lieu le lundi. Ensuite venait l'étripage, si j'ose dire, en vue de l'andouillette du mercredi, jour du marché.

Chez moi, aucun cri, comme chez Soutine – je pense au fameux "Cri", pictural lui aussi, d'Edvard Munch –, cela m'était normal, ordinaire. Et j'assistais à cet abattage quelque peu rituel avec une distance indifférente – un spectacle, un spectacle tout ordinaire, comme les mises au bûcher de l'ancien temps – juché sur le mur qui dominait l'abattoir.

C'est bien plus tard, adolescent, quand ont commencé à circuler en boucle dans la presse et à la télévision, dont nous ne disposions pas – et ce n'était pas encore l'heure massive des réseaux dits sociaux –, les insupportables photographies des enfants du Vietnam, "napalmés" à l'américaine, qu'alors surgit, lancinant, inextinguible, bien que tout intérieur, mon "Cri" à moi. Rebondissant ensuite et toujours, d'atrocité des hommes en atrocité des mêmes, j'ai voulu le chasser. Je n'y suis jamais arrivé !

VincentSteven 

Pour ce qui est des protagonistes de cette "affaire", je renvoie à Wikipédia : Chaïm Soutine et son Bœuf écorché, Emil SzittyaEdvard Munch et son Cri et aussi Elias Canetti, dont nous reparlerons certainement longuement à l'avenir. 

ILLUSTRATION : Chaïm Soutine, Bœuf écorché, 202 x 114 cm, Musée de Grenoble

là où la terre éteint ses dunes

V I N C E N T S T E V E N [V S] 

ET PAR TROIS PETITS POÈMES ÉPARS  

là 
où la terre 
éteint ses dunes

la mer 
ourle
ses flots 


un 23 juillet

alourdi 
écrasé
de ce qui nie

amoindri 
amputé
de ce qui est

meurtri 
blessé de ne plus s'aimer

réduit 
retranché
de ce qui est entier

forgé 
blanchi
consumé au feu
de ce déni

accablé 
de cruauté 


Tes lèvres 

Ce matin 
Dès la première gorgée 
J’ai pensé à toi
Tes lèvres 
Étaient dans la tasse de café 

Délicatement 
Je les ai aspirées sucées
Puis croquées
Comme on le fait d’une dragée
Mais à la seconde gorgée
Tes lèvres
Baignaient toujours dans le café 

Alors je les ai baisées 

VincentSteven 
Et par trois petits poèmes épars, 1993 – 2003. 

LE VIEUX NAVAGO

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