dits & écrits de tarek essaker
LES DISSIDENCES POÉTIQUES
Né au seuil du désert tunisien, exilé en Belgique, Tarek Essaker écoute les voix ataviques qui l’habitent. Mémorialiste des racines secrètes d’un peuple nomade, il fait, au cœur même de son écriture poétique, de l’errance sa loi et de l’insoumission son projet.
Cinquante ans d’écriture, de théâtre et de poésie, pour tracer les marges d’une œuvre qui refuse toute réconciliation. Éclairons maintenant ceci des éclats de sa parole vive.
Place au texte, place aux textes…
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TAREK ESSAKER
MAJNÛN
À l'origine, m'avoir nommé "Majnûn" est dû à une grande amie et complice, Coline. Associant l'idée de "Mage", auquel elle m'identifiait, à ce que je lui racontais à propos de la lettre arabe "Noun", qui désigne l'origine du monde. En effet, selon la mythologie, du "Noun" naquit la baleine et de celle-ci naquit l'homme. Mon premier recueil de poésie, "Le suicide du poisson" (Tétras-Lyre, Liège, 1991), portait en illustration de couverture un "Noun", évoquant bien dans sa graphie la baleine. Par association, "Majnûn" signifie "Fou passionné". Ainsi, nommait-on un des grands poètes de la poésie arabe préislamique, Al-Majnûn*, "Majnûn de Laylâ" (Le fou de Leïla). Amoureux transi, à force de nommer son amoureuse dans ses poèmes, il fut maudit. Certains intellectuels arabes considèrent d'ailleurs que "Le fou d'Elsa" d'Aragon peut en conséquence être considéré comme une sorte de plagiat. T. E.
À Coline G.
Une pensée d'or sur la vague et le trou noir de tes absences
La lumière comme un parapet glissant, laisse transpirer le vide malgré les chênes et les pins
Au ciel, la porte s'ouvre et la clarté y passe
Heureuse, légère et dégrafée
Est-ce ta voix ?
Et sous les ruisseaux d'ombre, ton rire ensuite le cri du réveil – le mien
Les fenêtres s'ouvrent poussées dehors en felouques de soleil
Tes mains vers le toit bordé d'éclairs
Plus haut que l'argile des murs
Plus haut que les rires des serins
Ton Majnûn encore plus Majnûn
Frontières basques
Tarek Essaker, De l'assiégée, 16 mai 2026.
Illustration : "Noun", calligraphie, "La revue de Téhéran" (revue littéraire et scientifique iranienne en langue française).
*On trouvera des informations et des références utiles, en français, dans cet article de Wikipédia.
tarek essaker
DE L'IDÉE DE L'ÊTRE [TROIS EXTRAITS]
Écriture dans son mouvement même, ainsi le veut cette page. Écriture ici en trois mouvements, inscrite dans trois temps. Peut-être sans lien apparent. Tant le veut son temps. L'idée même de l'être en son insondable mouvement. Ainsi le veut sans doute aussi l'auteur, sans mémoire apparente… mais en toute souvenance. Lisons, en tout sens.
On la nomme confusément L'Étrangère
À y réfléchir Une parole sans présence
Un témoin de plus
Ni visible ni prévisible
Juste un surprenant
Mouvement de lenteur
Une intranquille assurance
Les deux
L'accompagnent vers l'oubli
Par le feu
Avec minutie
Silencieuse
Étrangère
Cette présence frustrée
Et toutefois allégée
Comme une précarité
Si muette
Où erre sans fin
Une étrange colère
Avec de si obscurs mots
____
Elle est l'écho
Celui qui gronde
À chaque instant d'insolence
Comme à chaque défaite
Cet instant forçant la douleur
Sans plus rien attendre
S'ignorant
Qu'est-ce ?
Ce que rêve une lune
Quand elle se prend
Pour une herbe folle
Ce secret
Cette réserve
Ou
Ni l'une ni l'autre
Cette obstination ultime
Ou cette puissance
Qui ne recouvre que le doute
Sans dénouement
Une perpétuelle trace
Précaire
Parlante encore
Entendre
Et tendre seulement
Vers cette hasardeuse étrangeté
Comme habitée
Par quelqu'un d'autre
Elle bégaie ses colères
L'entendre seulement l'entendre
____
Elle est le reflet de la lumière
Qui court le long de si peu d'eau
Et pourtant
Si vive
Si légère
Elle dit être
La lettre qui ignore sa rivale
Quand elle est à l'abri du silence
Cela ne fait rien
Dit-elle
C'est comme un vide
Qui interroge sa violence
S'introduit sans commune mesure
Ni haut ni bas
Mais comme un juste refus
Alors Sois !
Sois le féminin du jour
Quand il frappe à une porte
Encore plus solitaire !
Elle est
Ce qui chemine si frêle
Quand ses pas chancellent
Comme lors d'un doute
Ou Quand une lassitude la surprend
Est-ce
Peut-être
Le milieu d'une blanche colère ?
Le temps d'une foudre
Ou de ce qui la précède ?
Sois cette amnésique
Sans répit
Ni repos
À la tête plus haute que l'inhabité
Sans sanctuaire
Comme si cela devait durer
Toujours !
Il n'importe
Que tu te souviennes
Ou que tu oublies
Est-ce ainsi
Peut-être !
Sois la nuit
Qui chacune réussit
À faire oublier l'autre !
____
Sois L'étrangère à toi-même
Dans ses présences
À la dérobée
Comme dans ses rumeurs
Celle qui frappe à ses chemins
Pour tout ce qui est en vain
Si étrangement secrète
Si obstinément inaliénable
Au nom qui l'habite
Plus légère qu'un oubli
Libre encore de ses mouvements
Plus légère à ce que prétend
Une brindille
Dans son immobilité
Fugitivement étonnée
Intime
Indignée
Ou gênée !
Parce qu'il y a encore du chemin
Attendre
Plus loin que le lointain
Ou plus proche qu' on y pense
Quand finalement se renouvelle
À chaque pas
Une colère
Une impatience qui s'agite
Tarek Essaker, De l'Idée de l'être, extrait 1, mars 2024.
La roche tisse vent
Et les grappes raisin
Comme l'ombre
Guérissent le corps
Rien n'attend
Et nous étions
Les invités des
Choses
De la vie
Comme de la mort
La mémoire
Cerise amère
Chez un rouge-gorge
Comme scribe du sable
Et son ombre
Le soleil arrive à nos bouches
Comme le feu d'une brisure
Parce que c'est pour se hâter de vivre
Que nous sommes si fugitifs
Là où la cécité
Nous ignore
Soyons en lambeaux
Et tout entier à la fois
Comme un vieil aveugle
Aimant lire dans le hasard
Si maigre des ombres
Comme celui des clartés
Des amours plus vieilles
Que le monde
Dissimulent
Les initiales de la nuit
Partons là où deux mots
Cessent de s'ignorer
Se retracent
Se racornissent
S'effrangent
S'épanouissent
Cessent tout simplement d'être mots
N'est-ce là danse des pèlerines
Oiseaux
Qui voisinent
L'envol des chauves-souris
Pour une dernière décence
Au crépuscule ?
Imaginez
Imaginez ô combien une parole
Peut renfermer de mots
De vocables
De sons
De signes
De syllabes
De voyelles
De consonnes
Et des étendues de silence
Si
Enfant
Dans le désert
Il a appris
À se taire
Juste le temps d'un rire
Ou d'un cri
D'un relief de montagne
Ou d'un exil
Juste le temps d'un rire
Ou d'un cri
D'un relief de montagne
Ou d'un exil
Avec ou sans nom
Sans adjectif
Peut-être
Peu importe
Avec des noms
Pour chaque absence
Pour chaque brisure
Pour chaque déracinement
Ceux qui ruinent
Comme ceux qui avivent
À l'orée des réminiscences
Avec ces noms plongés
Dans des calices
Saturés d'ignorances
Et de persécutions
Partons vers les roses
Ou les coquelicots
Qui savent épeler
Nos noms
Sans malice
Sur des terres qui
Jusqu'ici s'abîment
Face à ce qui demeure
Encore nous
Encore en nous
En clair-cœur
Autant d'îlots
Que d'histoires
Partons tresser
Détresser
Par un grand dépourvu
Aux yeux en amande
Par les chemins égarés
D'avoir trop traversé les noms
Dans d'innombrables langues
Dans d'infinis signes
Partons
Si longtemps
Partons
Entre deux nœuds
De douleur
Sur le pâle chemin du noyé
Tarek Essaker, De l'Idée de l'être, extrait 2, mai-octobre 2025.
Nous sommes ces parcelles, ces rencontres, ces contes qui voltigent, vertigent, murmurent, lient, fécondent, comblent, fissurent, tracent, trament, obliquent, digèrent, rejettent, affolent, rapprochent, séparent, éloignent, convergent, se défilent déprisés, reprisés, en fils rebrodés, dénoués. Nous faut-il, alors, déposer en toute fragilité et en intensité, l'aventure humaine, dans ce qui nous lie à la fois à la mesure comme à la démesure de l'univers et ses excès ?
Tarek Essaker, De l'Idée de l'être, extrait 3, avril 2026.
Illustration : Signe, photo de VS & TE, 25/06/2021
Note : À propos de l'illustration, détail – hélas trop sommaire ici, mais nous y reviendrons – d'une très belle analyse d'Anne Hecdoth : "L'équilibre précaire entre la force du vivant et la fragilité de ces apparitions souligne la fugacité de l'existence face au mouvement des ombres et à la lumière changeante. En transformant un instant banal en une composition poétique, cette image fige un mouvement suspendu où la main, comme dans un ralenti, danse avec légèreté entre le monde réel et le monde des ombres."
TAREK ESSAKER
À LA TRACE D'UN SONGE
Quand un poème s'inscrit au fil même de son écriture. Saisi en son moment. Commencé on ne sait quand. Terminé on ne sait où. Toujours en son projet… ou déjà en sa finitude ?
Des chagrins de brouillard se fondent
Dans un ciel si proche de graphite
Et de plomb
L'homme ment, songe et rêve
Se donne du sens
Si rêve il y a !
Juste une pierre sous le cœur
Comme un battement d'aile
Un sentier à la recherche de ce qui permet
De vivre
Ô amour
Dans le silence
Des feuilles d'or
À l'hiver
Nous le savions
N'étions-nous pas ces éclats
Ci et là ?
En silence
Pour peu que
Seule
Une lumière
Fût un fracas
Me suis donné
Dans l'oubli
Tissé
Tout mêlé
Sous et sur
Terre caressée
Par tes mains
Forme d'or
Qui donne comme
Donne une terrasse
Sur l'absence
Des chemins anciens
De silence en jaloux
Silence
Des pas d'avant le matin
D'avec des figures
De mûrier
Comme de mer
Ta solitude me réinvente
Tes cris s'immobilisent
Voyageant
Tu as la forme du vent
Et la raison des abîmes
Quelle raison peut-on avoir
De quitter ses interrogations ?
J'ai rêvé de te connaître
Au plus tranchant En cet inaccessible
Rêve d'herbe sauvage
La blessure s'habille
De blessures anciennes
Dans le doute d'une faille
Ou d'un sourcil
L'exil somptueux de la mémoire
Et l'inéluctable réalité d'être
Encore au plus près
La mort est une nuit d'été
Une très belle nuit d'été
M'a-t-on dit
Tarek Essaker, À la trace d'un Songe, extrait, janvier 2023.
Hypothèse du soir, photo : VS.
TAREK ESSAKER
À YAMA [MA MÈRE]
Quand un temps, qui ne fut pourtant qu'instant, abolit passé et présent, la mémoire, témoin d'éternel espoir, nous offre cette ineffable réconciliation : ce qui sépare, répare.
Mon amour l'amour est illisible
M'as-tu appris
De l'autre côté
Du seuil
Comme du portail
Défilent les humeurs du vivant
Écluses
Puis encore
Les berges
"Vivez" dis-tu
"Vivez"
Un éclat de rire
Ou de colère
Luisants
Vers nous
Contre le temps
Ailes et nuits
Et toi
Toi-même
Mère
Yama
Venue de plus loin
Encore
Si nous connaissions les lieux
Où se meuvent tes silences
Nous dessinerait
L'espace où ses mailles
Tissent ton temps
Et tout sera folie
Qui embrasse folie
Plus semblable
Plus étrangère
Tout autour
Ô amours
Étonnées
Confondues
À perte
Sous la larme
La chaux
Si claire
Si immémorable
Dans la fraîcheur
Qui nous cache
Fait qu'autre
Chose soit
Ô toi
La plus claire
Des colombes
Je demeure
Au plus cinglant
D'où jamais
Tu ne fus
Tarek Essaker, le 22 mars 2026.
Ciel d'absence, photo de l'auteur, 18 mars 2026.
TAREK ESSAKER
AUX ABORDS DE LA RIVIÈRE
Ces vers, écrits ce jour , capturent l’errance des oiseaux migrateurs, miroir de nos propres retours. Et évoquent les déjà lointains séjours dans les Barthes de Monbardon, qui pourtant ne cessent de résonner là… Jusqu'à ce qu'on y revienne…
… Aux abords de la rivière
Aux oiseaux
Ai vu dans tes yeux
Sans patrie
– Aucune –
Leur errance
Leur transhumance
C'était des oiseaux
Aux regards sans
Appartenance
Pour seul lieu
Leurs ailes
Sans jamais se laisser
Apprivoiser
Ils habitent les branches
Défaites par le vent
Ils reviennent au printemps
Comme tu revenais l'été
Était-ce un prélude
À une danse figuration
Pour ton retour
Ou était-ce pour faire foule
Nue en flamme
Escortée.
Errante la beauté
Disais-tu Une nuée paisible
Loin des préjugés
Alors que naïve
Tu penses à la paisible
Saison des oiseaux…
Le balbutiant épelle
Tes blessures nues
Si même
Tu vis serin
Passe
Toute une beauté…
Tarek Essaker, le 16 mars 2026.
Barthes de Monbardon, photo : VS.
Tarek Essaker en diagonale
Né au seuil du désert, exilé au cœur de l'Europe, Tarek Essaker est d'abord poète, écrivain, dramaturge tunisien, et d'expression française. Son œuvre, ciselée et onirique, fait de l'exil une matière universelle.
L'Exil comme destin
Né le 16 février 1958 à Gafsa, dans le sud tunisien, Tarek Essaker arrive à Liège en 1978, à l'âge de vingt ans. Ce qui devait être un passage devient un exil durable : installé d'abord en Wallonie, puis à Bruxelles, il réside en Belgique depuis plus de quarante ans. La presse tunisienne le qualifie parfois de « poète banni », soulignant la dimension à la fois politique et existentielle de ce départ qui ne devait pas durer.
Une œuvre de l'errance et de la mémoire
Son écriture est imprégnée des thèmes du déracinement, de la mémoire et de la quête d'identité. Elle mêle les racines tunisiennes – des fourches du mûrier de l'enfance aux univers citadin de Gafsa et minier de Metlaoui – à la condition de l'exilé en Europe. Sa langue, à la fois brute et ciselée, a été comparée à celle de Mahmoud Darwich ou d'Adonis pour sa puissance visionnaire.
Parmi ses publications récentes :
- La Glaneuse (2013, éd. Le Mot fou) : Un recueil de récits poétiques oniriques donnant voix aux « cris aigus, déchirés, de notre temps ».
- La Fille de la Rivière (2021, éd. MaelstrÖm reEvolution) : Une exploration continue des figures féminines et de l'exil.
- Les Cheminants (2023, éd. Maison de la Poésie d'Amay) : Un récit poétique reprenant la figure d'Aghar (Hagar) pour raconter une errance millénaire à travers le désert. (Ed. bilingue, trad. arabe de Ziad Ben Youssef.)
Un acteur de la scène culturelle
Au-delà des livres, Tarek Essaker est un passeur actif sur la scène belgo-française. Il multiplie les lectures publiques, les spectacles de scène et les collaborations avec comédiens et musiciens (notamment Odomo Poésie, Rythmes et Paroles au Théâtre Varia en 2017). Régulièrement en tournée en Belgique et en France, il poursuit son travail de « passeur d'espace » entre la Tunisie et l'Europe, transformant son déracinement en une poésie ouverte sur le monde.
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