de tarek essaker…
LES DISSIDENCES POÉTIQUES
Né au seuil du désert tunisien, exilé en Belgique, Tarek Essaker écoute les voix ataviques qui l’habitent. Mémorialiste des racines secrètes d’un peuple nomade, il fait, au cœur même de son écriture poétique, de l’errance sa loi et de l’insoumission son projet.
Cinquante ans d’écriture, de théâtre et de poésie, pour tracer les marges d’une œuvre qui refuse toute réconciliation. Éclairons maintenant ceci des éclats de sa parole vive.
Place au texte, place aux textes…
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TAREK ESSAKER
À LA TRACE D'UN SONGE
Quand un poème s'inscrit au fil même de son écriture. Saisi en son moment. Commencé on ne sait quand. Terminé on ne sait où. Toujours en son projet… ou déjà en sa finitude ?
Des chagrins de brouillard se fondent
Dans un ciel si proche de graphite
Et de plomb
L'homme ment, songe et rêve
Se donne du sens
Si rêve il y a !
Juste une pierre sous le cœur
Comme un battement d'aile
Un sentier à la recherche de ce qui permet
De vivre
Ô amour
Dans le silence
Des feuilles d'or
À l'hiver
Nous le savions
N'étions-nous pas ces éclats
Ci et là ?
En silence
Pour peu que
Seule
Une lumière
Fût un fracas
Me suis donné
Dans l'oubli
Tissé
Tout mêlé
Sous et sur
Terre caressée
Par tes mains
Forme d'or
Qui donne comme
Donne une terrasse
Sur l'absence
Des chemins anciens
De silence en jaloux
Silence
Des pas d'avant le matin
D'avec des figures
De mûrier
Comme de mer
Ta solitude me réinvente
Tes cris s'immobilisent
Voyageant
Tu as la forme du vent
Et la raison des abîmes
Quelle raison peut-on avoir
De quitter ses interrogations ?
J'ai rêvé de te connaître
Au plus tranchant En cet inaccessible
Rêve d'herbe sauvage
La blessure s'habille
De blessures anciennes
Dans le doute d'une faille
Ou d'un sourcil
L'exil somptueux de la mémoire
Et l'inéluctable réalité d'être
Encore au plus près
La mort est une nuit d'été
Une très belle nuit d'été
M'a-t-on dit
Tarek Essaker, À la trace d'un Songe, extrait, janvier 2023.
Trace d'un songe, photo de l'auteur, 26 mai 2025.
TAREK ESSAKER
À YAMA [MA MÈRE]
Quand un temps, qui ne fut pourtant qu'instant, abolit passé et présent, la mémoire, témoin d'éternel espoir, nous offre cette ineffable réconciliation : ce qui sépare, répare.
Mon amour l'amour est illisible
M'as-tu appris
De l'autre côté
Du seuil
Comme du portail
Défilent les humeurs du vivant
Écluses
Puis encore
Les berges
"Vivez" dis-tu
"Vivez"
Un éclat de rire
Ou de colère
Luisants
Vers nous
Contre le temps
Ailes et nuits
Et toi
Toi-même
Mère
Yama
Venue de plus loin
Encore
Si nous connaissions les lieux
Où se meuvent tes silences
Nous dessinerait
L'espace où ses mailles
Tissent ton temps
Et tout sera folie
Qui embrasse folie
Plus semblable
Plus étrangère
Tout autour
Ô amours
Étonnées
Confondues
À perte
Sous la larme
La chaux
Si claire
Si immémorable
Dans la fraîcheur
Qui nous cache
Fait qu'autre
Chose soit
Ô toi
La plus claire
Des colombes
Je demeure
Au plus cinglant
D'où jamais
Tu ne fus
Tarek Essaker, le 22 mars 2026.
Ciel d'absence, photo de l'auteur, 18 mars 2026.
TAREK ESSAKER
AUX ABORDS DE LA RIVIÈRE
Ces vers, écrits ce jour , capturent l’errance des oiseaux migrateurs, miroir de nos propres retours. Et évoquent les déjà lointains séjours dans les Barthes de Monbardon, qui pourtant ne cessent de résonner là… Jusqu'à ce qu'on y revienne…
… Aux abords de la rivière
Aux oiseaux
Ai vu dans tes yeux
Sans patrie
– Aucune –
Leur errance
Leur transhumance
C'était des oiseaux
Aux regards sans
Appartenance
Pour seul lieu
Leurs ailes
Sans jamais se laisser
Apprivoiser
Ils habitent les branches
Défaites par le vent
Ils reviennent au printemps
Comme tu revenais l'été
Était-ce un prélude
À une danse figuration
Pour ton retour
Ou était-ce pour faire foule
Nue en flamme
Escortée.
Errante la beauté
Disais-tu Une nuée paisible
Loin des préjugés
Alors que naïve
Tu penses à la paisible
Saison des oiseaux…
Le balbutiant épelle
Tes blessures nues
Si même
Tu vis serin
Passe
Toute une beauté…
Tarek Essaker, le 16 mars 2026.
Barthes de Monbardon, photo : VS.
Tarek Essaker en diagonale
Né au seuil du désert, exilé au cœur de l'Europe, Tarek Essaker est d'abord poète, écrivain, dramaturge tunisien, et d'expression française. Son œuvre, ciselée et onirique, fait de l'exil une matière universelle.
L'Exil comme destin
Né le 16 février 1958 à Gafsa, dans le sud tunisien, Tarek Essaker arrive à Liège en 1978, à l'âge de vingt ans. Ce qui devait être un passage devient un exil durable : installé d'abord en Wallonie, puis à Bruxelles, il réside en Belgique depuis plus de quarante ans. La presse tunisienne le qualifie parfois de « poète banni », soulignant la dimension à la fois politique et existentielle de ce départ qui ne devait pas durer.
Une œuvre de l'errance et de la mémoire
Son écriture est imprégnée des thèmes du déracinement, de la mémoire et de la quête d'identité. Elle mêle les racines tunisiennes – des fourches du mûrier de l'enfance aux univers citadin de Gafsa et minier de Metlaoui – à la condition de l'exilé en Europe. Sa langue, à la fois brute et ciselée, a été comparée à celle de Mahmoud Darwich ou d'Adonis pour sa puissance visionnaire.
Parmi ses publications récentes :
- La Glaneuse (2013, éd. Le Mot fou) : Un recueil de récits poétiques oniriques donnant voix aux « cris aigus, déchirés, de notre temps ».
- La Fille de la Rivière (2021, éd. MaelstrÖm reEvolution) : Une exploration continue des figures féminines et de l'exil.
- Les Cheminants (2023, éd. Maison de la Poésie d'Amay) : Un récit poétique reprenant la figure d'Aghar (Hagar) pour raconter une errance millénaire à travers le désert. (Ed. bilingue, trad. arabe de Ziad Ben Youssef.)
Un acteur de la scène culturelle
Au-delà des livres, Tarek Essaker est un passeur actif sur la scène belgo-française. Il multiplie les lectures publiques, les spectacles de scène et les collaborations avec comédiens et musiciens (notamment Odomo Poésie, Rythmes et Paroles au Théâtre Varia en 2017). Régulièrement en tournée en Belgique et en France, il poursuit son travail de « passeur d'espace » entre la Tunisie et l'Europe, transformant son déracinement en une poésie ouverte sur le monde.