dits & écrits de tarek essaker 

LES DISSIDENCES POÉTIQUES 

Né au seuil du désert tunisien, exilé en Belgique, Tarek Essaker écoute les voix ataviques qui l’habitent. Mémorialiste des racines secrètes d’un peuple nomade, il fait, au cœur même de son écriture poétique, de l’errance sa loi et de l’insoumission son projet. 
Cinquante ans d’écriture, de théâtre et de poésie, pour tracer les marges d’une œuvre qui refuse toute réconciliation. Éclairons maintenant ceci des éclats de sa parole vive.
Place au texte, place aux textes…  

De Tarek Essker…  Les Dissidences Poétiques


tarek essaker 

VIES ET VISAGES 

Nous publiions il a quelque temps trois extraits groupés de "De l'Idée de l'être" (voir plus bas). Aujourd'hui émerge un quatrième que l'auteur date de ce qu'il nomme l'"Époque Navago – Paris", c'est à dire de maintenant une dizaine d'années. Ainsi vont donc les parcours récursifs d'une écriture qui, comme il a déjà été dit ici, "navigue" dans son propre espace-temps, indivisible… et peut-être insondable. Ne cessant de l'actualiser. Soit. Tarek a également souhaité que ces "Vies et visages" s'illustrent véritablement de visages relatifs à des vies vraies, dans un de ces précieux moments de convivialité, de partage sensible, voire même sensuel, comme en témoigne cette tablée. Ainsi faut-il lire aussi la photographie ci-contre qui à sa manière dialogue avec le texte.

VIES ET VISAGES 


[...]

Parmi cheminements et trajectoires, il est des visages pétris d'argile et de rides qui nous visitent juste pour un bref murmure, un bref rire, un bref instant dans lequel résonne et se résume l'entièreté de la vie.

Une présence qui ne cesse de proclamer ce qui lancine en nous, en son absence et étrangeté.

Un visage, un alphabet, un moment, un nom, un paysage où rien ne se perd. Une terre qu'on foule, une connivence pétrie de récits, d'histoires, en abondance dans un même désert où, souvent, tout retourne à sa pauvre place, puis plus rien.

Vies et visages faits d'argile à peine tournée, à peine cuite, qui cherchent l'eau, les fleurs, les cendres lunaires de l'été, les feuilles d'automne racornies.

Ébriétés joyeuses, fugueuses, en élan, en essor, fugaces.

Vies vagabondes qui filent comme filent les nuages qui doutent de leurs trajectoires. Fumées dansantes, tanguent comme titube un rêve de fin de nuit.

Vie, te voilà étrange, désaccordée, te voilà déhalée, te voilà à l'eau et à la mer, à la terre, au sel, pour peu à hier et pour peu aux rumeurs.

Te voilà débordée de sous les ailes des papillons, si frêle, de sous ce si peu de bruit ou de silence.

De plus en plus distinctement, nous parvient le rire d'un enfant, le chahut d'un chapardeur oiseau. Nous parviennent les remous frondeurs de jeunes fougueux et les rumeurs de la paix qui touchent le gris d'un matin qui se veut tout en espérance.

Nous savons alors et de mieux en mieux que ce qui nous fait monde, énigme, mystère, vie, est une atteinte au cœur même de ce qui respire et balbutie en nous. Avec ou sans colère, avec ou sans tristesse, joies ou forces.

Ce tout, de gré ou non, comme une dernière sonate, nous hèle, à peine soutenable, vers je ne sais quel vent, à vif, plus inoubliable que la mort. 

[...]


Tarek Essaker, De l'Idée de l'être , Paris, Époque Navago, 26 juin 2026. 

Illustration : Hommage à Fernando, notre hôte. Photo de Christine D. (de gauche à droite : Tarek Essaker, VincentSteven, Nacer J.), Paris, mai 2015.

À l'ombre du Piranese - Colisée d'El Jem


tarek essaker 

ZAHRÉ 

L’écriture, tout particulièrement la poésie, n’a pas de temps : elle est son temps en son mouvement même. Nous livrons donc ici, sous le nom d’"extraits", des fragments. Cohérents, suffisants en eux-mêmes, ils flottent cependant dans ce courant fluctuant qui les assemblent, leur donne sens, voie… et voix. Comme le fleuve, ils ne se connaissent et ne sont font connaître que par leur "état". Suite obligée de "Majnûn", voici donc, de "De l’assiègée", un second "état" : "Zahré". 

ZAHRÉ 

Voici que la clarté 
Replie son aile 
Pour un sommeil léger 
Si clarté peut

Ô Mère de tout 
Mère des origines 
Aux cadences
D'aimer 
Légèreté

Par esclave 
Déportée 
Par colonisée 
Nommée 
Par opprimée 
Ferrée 
Par génocide 
Épelée 
Pour le moins 
Toi

Tu égrènes un 
Chapelet de sable 
Tu égrènes le 
Chant d'un 
Vieux griot 
Comme on égrène 
Un vieux désastre 
Ou la magie d'un 
Soufi arabe 
Abandonné à son sort

Ils sont des Afriques ou des Caraïbes 
De Haïti d'Andalousie 
De Palestine
Peut-être 
Amérindiens 
Ou barbares de 
Tunis

Tout proche si loin 
L'instant 
D'une respiration étrange 
Voici que le scribe 
De l'obscurité 
Trempe 
Sa plume 
Dans un rêve 
Où quelqu'un est 
Occupé à pleurer
L'entends-tu Kouam [1] 
Mon frère ?

Pour peu que 
Seule 
Une lumière 
Ou est-ce un mot 
Qui se fait fracas ?

Zahré la rose 
S'est donnée 
À l'oubli 
Tissé 
Tout mêlé 
Détissé 
Dans sa main 

Lumière 
Vois-tu Zahré [2]
Refouler les peines 
Au plus profond 
Ma sœur ?

Que veut Zahré 
Quand elle veut ?

Et si c'était une ombre 
Qui tenait la plume 
Pour dire la nuit 
La plus claire 
À coup d'ailes

Jamais pensée !

Un talisman sous 
Le cœur 
Une écriture 
En fragments 

En mots 
De colère

Pour ruser la mort 
Un premier jour de printemps

Kouam entends-tu 
Nos terres narrer nos 
Ancêtres conteurs et 
Griots 
Comme nos 
Plus beaux 
Rires et nos 
Colères ensoleillées

Magnifiques ombres ?

Le regard de Zahré 
Luit 
Il égrène nos instants

Comme il conte nos 
Blessures 
Auprès d'une meute 
De néants

À faire sursauter 
Les dieux 

Ô Kouam 
mon frère 
Les entends-tu 
[…] 
Entends-tu Zahré 
L'assiégée ?

Tarek Essaker, De l'assiégée, extrait, 21 mai 2026.

Illustration : À l’ombre du Piranese,
Colisée d’El Jem, Tunisie, photo de l’auteur, 2025.

[1] Kouam : prénom masculin (dans différentes contrées des Afriques).
[2] Zahré : Prénom féminin d'Orient qui signifie fleur, particulièrement : rose ( Rose / Rosa en Occident).
Il existe dans les trois religions monothéistes et s'y décline diversement : Zahré, Zahra, Zorah, Zara, Sarah, Sara… 

Noun, calligraphie arabe


TAREK ESSAKER

MAJNÛN

À l'origine, m'avoir nommé "Majnûn" est dû à une grande amie et complice, Coline. Associant l'idée de "Mage", auquel elle m'identifiait, à ce que je lui racontais à propos de la lettre arabe "Noun", qui désigne l'origine du monde. En effet, selon la mythologie, du "Noun" naquit la baleine et de celle-ci naquit l'homme. Mon premier recueil de poésie, "Le suicide du poisson" (Tétras-Lyre, Liège, 1991), portait en illustration de couverture un "Noun", évoquant bien dans sa graphie la baleine. Par association, "Majnûn" signifie "Fou passionné". Ainsi, nommait-on un des grands poètes de la poésie arabe préislamique, Al-Majnûn*, "Majnûn de Laylâ" (Le fou de Leïla). Amoureux transi, à force de nommer son amoureuse dans ses poèmes, il fut maudit. Certains intellectuels arabes considèrent d'ailleurs que "Le fou d'Elsa" d'Aragon peut en conséquence être considéré comme une sorte de plagiat. T. E. 

Extrait de "De l'assiègée" ce texte trouve son répondant dans un second poème du même ensemble en mouvement d'écriture, "Zahré" [voir ci-dessus]

MAJNÛN 

À Coline G.

Une pensée d'or sur la vague et le trou noir de tes absences 
La lumière comme un parapet glissant, laisse transpirer le vide malgré les chênes et les pins
Au ciel, la porte s'ouvre et la clarté y passe
Heureuse, légère et dégrafée
Est-ce ta voix ?
Et sous les ruisseaux d'ombre, ton rire ensuite le cri du réveil – le mien
Les fenêtres s'ouvrent poussées dehors en felouques de soleil
Tes mains vers le toit bordé d'éclairs
Plus haut que l'argile des murs
Plus haut que les rires des serins
Ton Majnûn encore plus Majnûn 
Frontières basques 

Tarek Essaker, De l'assiégée, 16 mai 2026.

Illustration : "Noun", calligraphie, "La revue de Téhéran" (revue littéraire et scientifique iranienne en langue française).

*On trouvera des informations et des références utiles, en français, dans cet article de Wikipédia.


tarek essaker 

DE L'IDÉE DE L'ÊTRE [TROIS EXTRAITS]

Écriture dans son mouvement même, ainsi le veut cette page. Écriture ici en trois mouvements, inscrite dans trois temps. Peut-être sans lien apparent. Tant le veut son temps. L'idée même de l'être en son insondable mouvement. Ainsi le veut sans doute aussi l'auteur, sans mémoire apparente… mais en toute souvenance. Lisons, en tout sens. Ces extraits se prolongent en un quatrième publié depuis : "Vies et visages".

On la nomme confusément L'Étrangère  

À y réfléchir Une parole sans présence 
Un témoin de plus
Ni visible ni prévisible  
Juste un surprenant
Mouvement de lenteur
Une intranquille assurance 
Les deux
L'accompagnent vers l'oubli  

Par le feu
Avec minutie  

Silencieuse
Étrangère  

Cette présence frustrée
Et toutefois allégée  

Comme une précarité
Si muette
Où erre sans fin
Une étrange colère
Avec de si obscurs mots  

____ 

Elle est l'écho
Celui qui gronde
À chaque instant d'insolence
Comme à chaque défaite  

Cet instant forçant la douleur
Sans plus rien attendre
S'ignorant  

Qu'est-ce ?  

Ce que rêve une lune
Quand elle se prend
Pour une herbe folle  

Ce secret
Cette réserve
Ou
Ni l'une ni l'autre  
Cette obstination ultime
Ou cette puissance
Qui ne recouvre que le doute  

Sans dénouement
Une perpétuelle trace 

Précaire
Parlante encore  

Entendre
Et tendre seulement
Vers cette hasardeuse étrangeté  

Comme habitée
Par quelqu'un d'autre  

Elle bégaie ses colères 
L'entendre seulement l'entendre  

____

Elle est le reflet de la lumière
Qui court le long de si peu d'eau
Et pourtant
Si vive
Si légère  

Elle dit être 
La lettre qui ignore sa rivale
Quand elle est à l'abri du silence  

Cela ne fait rien 
Dit-elle  

C'est comme un vide 
Qui interroge sa violence  

S'introduit sans commune mesure 
Ni haut ni bas
Mais comme un juste refus  

Alors Sois !  

Sois le féminin du jour
Quand il frappe à une porte
Encore plus solitaire !  

Elle est
Ce qui chemine si frêle
Quand ses pas chancellent
Comme lors d'un doute
Ou Quand une lassitude la surprend  

Est-ce
Peut-être
Le milieu d'une blanche colère ?  

Le temps d'une foudre
Ou de ce qui la précède ?  

Sois cette amnésique
Sans répit
Ni repos
À la tête plus haute que l'inhabité  

Sans sanctuaire
Comme si cela devait durer
Toujours ! 

Il n'importe
Que tu te souviennes
Ou que tu oublies  

Est-ce ainsi
Peut-être !  

Sois la nuit
Qui chacune réussit
À faire oublier l'autre ! 

____  

Sois L'étrangère à toi-même
Dans ses présences
À la dérobée
Comme dans ses rumeurs  

Celle qui frappe à ses chemins
Pour tout ce qui est en vain  

Si étrangement secrète
Si obstinément inaliénable
Au nom qui l'habite
Plus légère qu'un oubli
Libre encore de ses mouvements  

Plus légère à ce que prétend
Une brindille
Dans son immobilité
Fugitivement étonnée
Intime
Indignée
Ou gênée !  

Parce qu'il y a encore du chemin  

Attendre
Plus loin que le lointain
Ou plus proche qu' on y pense  

Quand finalement se renouvelle
À chaque pas
Une colère
Une impatience qui s'agite 

Tarek Essaker, De l'Idée de l'être, extrait 1, mars 2024. 

La roche tisse vent 
Et les grappes raisin
Comme l'ombre
Guérissent le corps   

Rien n'attend
Et nous étions
Les invités des
Choses

De la vie 
Comme de la mort  

La mémoire
Cerise amère
Chez un rouge-gorge
Comme scribe du sable
Et son ombre 

Le soleil arrive à nos bouches
Comme le feu d'une brisure  

Parce que c'est pour se hâter de vivre 
Que nous sommes si fugitifs
Là où la cécité
Nous ignore  

Soyons en lambeaux
Et tout entier à la fois
Comme un vieil aveugle
Aimant lire dans le hasard
Si maigre des ombres
Comme celui des clartés  

Des amours plus vieilles
Que le monde
Dissimulent
Les initiales de la nuit  

Partons là où deux mots
Cessent de s'ignorer 
Se retracent
Se racornissent
S'effrangent
S'épanouissent
Cessent tout simplement d'être mots   

N'est-ce là danse des pèlerines
Oiseaux
Qui voisinent
L'envol des chauves-souris

Pour une dernière décence
Au crépuscule ?  

Imaginez 
Imaginez ô combien une parole
Peut renfermer de mots
De vocables
De sons
De signes
De syllabes 
De voyelles
De consonnes
Et des étendues de silence 

Si
Enfant 
Dans le désert
Il a appris 
À se taire  

Juste le temps d'un rire 
Ou d'un cri
D'un relief de montagne 
Ou d'un exil 

Juste le temps d'un rire 
Ou d'un cri
D'un relief de montagne
Ou d'un exil 

Avec ou sans nom 
Sans adjectif
Peut-être 
Peu importe 

Avec des noms 
Pour chaque absence
Pour chaque brisure
Pour chaque déracinement
Ceux qui ruinent
Comme ceux qui avivent
À l'orée des réminiscences 

Avec ces noms plongés 
Dans des calices
Saturés d'ignorances
Et de persécutions  

Partons vers les roses
Ou les coquelicots
Qui savent épeler
Nos noms
Sans malice
Sur des terres qui
Jusqu'ici s'abîment
Face à ce qui demeure  

Encore nous
Encore en nous
En clair-cœur
Autant d'îlots
Que d'histoires  

Partons tresser
Détresser
Par un grand dépourvu
Aux yeux en amande   

Par les chemins égarés
D'avoir trop traversé les noms
Dans d'innombrables langues
Dans d'infinis signes 

Partons 
Si longtemps
Partons
Entre deux nœuds
De douleur
Sur le pâle chemin du noyé  

Tarek Essaker,  De l'Idée de l'être, extrait 2, mai-octobre 2025. 


Nous sommes ces parcelles, ces rencontres, ces contes qui voltigent, vertigent, murmurent, lient, fécondent, comblent, fissurent, tracent, trament, obliquent, digèrent, rejettent, affolent, rapprochent, séparent, éloignent, convergent, se défilent déprisés, reprisés, en fils rebrodés, dénoués. Nous faut-il, alors, déposer en toute fragilité et en intensité, l'aventure humaine, dans ce qui nous lie à la fois à la mesure comme à la démesure de l'univers et ses excès ?

Tarek Essaker, De l'Idée de l'être, extrait 3, avril 2026. 

Illustration : Signe, photo de VS & TE, 25/06/2021 


Note : À propos de l'illustration, détail – hélas trop sommaire ici, mais nous y reviendrons – d'une très belle analyse d'Anne Hecdoth : "L'équilibre précaire entre la force du vivant et la fragilité de ces apparitions souligne la fugacité de l'existence face au mouvement des ombres et à la lumière changeante. En transformant un instant banal en une composition poétique, cette image fige un mouvement suspendu où la main, comme dans un ralenti, danse avec légèreté entre le monde réel et le monde des ombres." 


La trace d'un songe - Tarek Essaker


TAREK ESSAKER 

À LA TRACE D'UN SONGE 

Quand un poème s'inscrit au fil même de son écriture. Saisi en son moment. Commencé on ne sait quand. Terminé on ne sait où. Toujours en son projet… ou déjà en sa finitude ? 

Des chagrins de brouillard se fondent 
Dans un ciel si proche de graphite
Et de plomb

L'homme ment, songe et rêve
Se donne du sens 

Si rêve il y a ! 

Juste une pierre sous le cœur
Comme un battement d'aile
Un sentier à la recherche de ce qui permet
De vivre

Ô amour 
Dans le silence
Des feuilles d'or

À l'hiver

Nous le savions

N'étions-nous pas ces éclats 
Ci et là ?
En silence

Pour peu que
Seule
Une lumière
Fût un fracas

Me suis donné 
Dans l'oubli
Tissé
Tout mêlé
Sous et sur
Terre caressée
Par tes mains 

Forme d'or 
Qui donne comme
Donne une terrasse
Sur l'absence 

Des chemins anciens 
De silence en jaloux
Silence 

Des pas d'avant le matin 
D'avec des figures
De mûrier
Comme de mer

Ta solitude me réinvente 
Tes cris s'immobilisent
Voyageant 

Tu as la forme du vent 
Et la raison des abîmes 

Quelle raison peut-on avoir 
De quitter ses interrogations ? 

J'ai rêvé de te connaître 
Au plus tranchant En cet inaccessible
Rêve d'herbe sauvage 

La blessure s'habille 
De blessures anciennes
Dans le doute d'une faille
Ou d'un sourcil 

L'exil somptueux de la mémoire 
Et l'inéluctable réalité d'être
Encore au plus près 

La mort est une nuit d'été

Une très belle nuit d'été
M'a-t-on dit 


Tarek Essaker, À la trace d'un Songe, extrait, janvier 2023. 

Hypothèse du soir,  photo : VS.

Ciel d'absence, à Yama, ma mère.


TAREK ESSAKER 

 À YAMA [MA MÈRE] 

Quand un temps, qui ne fut pourtant qu'instant, abolit passé et présent, la mémoire, témoin d'éternel espoir, nous offre cette ineffable réconciliation : ce qui sépare, répare. 

Mon amour l'amour est illisible  
M'as-tu appris 

De l'autre côté 
Du seuil
Comme du portail
Défilent les humeurs du vivant 

Écluses 
Puis encore
Les berges 

"Vivez" dis-tu 
"Vivez"
Un éclat de rire
Ou de colère
Luisants
Vers nous
Contre le temps 

Ailes et nuits 
Et toi
Toi-même
Mère
Yama
Venue de plus loin
Encore 

Si nous connaissions les lieux 
Où se meuvent tes silences
Nous dessinerait  
L'espace où ses mailles
Tissent ton temps 

Et tout sera folie
Qui embrasse folie

Plus semblable 
Plus étrangère
Tout autour
Ô amours
Étonnées
Confondues 

À perte 
Sous la larme
La chaux
Si claire
Si immémorable
Dans la fraîcheur 

Qui nous cache 
Fait qu'autre
Chose soit 

Ô toi
La plus claire
Des colombes
Je demeure
Au plus cinglant
D'où jamais
Tu ne fus


Tarek Essaker, le 22 mars 2026. 

Ciel d'absence, photo de l'auteur, 18 mars 2026. 

Barthes de Monbardon sous l'eau. Photo VS


TAREK ESSAKER 

AUX ABORDS DE LA RIVIÈRE 

Ces vers, écrits ce jour , capturent l’errance des oiseaux migrateurs, miroir de nos propres retours. Et évoquent les déjà lointains séjours dans les Barthes de Monbardon, qui pourtant ne cessent de résonner là… Jusqu'à ce qu'on y revienne…  

… Aux abords de la rivière
Aux oiseaux
Ai vu dans tes yeux
Sans patrie
– Aucune –
Leur errance
Leur transhumance 

C'était des oiseaux 
Aux regards sans
Appartenance 

Pour seul lieu 
Leurs ailes
Sans jamais se laisser
Apprivoiser 

Ils habitent les branches
Défaites par le vent
Ils reviennent au printemps
Comme tu revenais l'été 

Était-ce un prélude
À une danse figuration
Pour ton retour
Ou était-ce pour faire foule
Nue en flamme
Escortée.

Errante la beauté 
Disais-tu  Une nuée paisible 
Loin des préjugés
Alors que naïve 
Tu penses à la paisible 
Saison des oiseaux… 

Le balbutiant épelle 
Tes blessures nues
Si même
Tu vis serin 
Passe
Toute une beauté…


Tarek Essaker, le 16 mars 2026.

Barthes de Monbardon, photo : VS. 

Tarek Essaker en diagonale

Né au seuil du désert, exilé au cœur de l'Europe, Tarek Essaker est d'abord poète, écrivain, dramaturge tunisien, et d'expression française. Son œuvre, ciselée et onirique, fait de l'exil une matière universelle.

L'Exil comme destin
Né le 16 février 1958 à Gafsa, dans le sud tunisien, Tarek Essaker arrive à Liège en 1978, à l'âge de vingt ans. Ce qui devait être un passage devient un exil durable : installé d'abord en Wallonie, puis à Bruxelles, il réside en Belgique depuis plus de quarante ans. La presse tunisienne le qualifie parfois de « poète banni », soulignant la dimension à la fois politique et existentielle de ce départ qui ne devait pas durer.

Une œuvre de l'errance et de la mémoire
Son écriture est imprégnée des thèmes du déracinement, de la mémoire et de la quête d'identité. Elle mêle les racines tunisiennes – des fourches du mûrier de l'enfance aux univers citadin de Gafsa et minier de Metlaoui – à la condition de l'exilé en Europe. Sa langue, à la fois brute et ciselée, a été comparée à celle de Mahmoud Darwich ou d'Adonis pour sa puissance visionnaire.

Parmi ses publications récentes :

  • La Glaneuse (2013, éd. Le Mot fou) : Un recueil de récits poétiques oniriques donnant voix aux « cris aigus, déchirés, de notre temps ».
  • La Fille de la Rivière (2021, éd. MaelstrÖm reEvolution) : Une exploration continue des figures féminines et de l'exil.
  • Les Cheminants (2023, éd. Maison de la Poésie d'Amay) : Un récit poétique reprenant la figure d'Aghar (Hagar) pour raconter une errance millénaire à travers le désert. (Ed. bilingue, trad. arabe de Ziad Ben Youssef.)

Un acteur de la scène culturelle
Au-delà des livres, Tarek Essaker est un passeur actif sur la scène belgo-française. Il multiplie les lectures publiques, les spectacles de scène et les collaborations avec comédiens et musiciens (notamment Odomo Poésie, Rythmes et Paroles au Théâtre Varia en 2017). Régulièrement en tournée en Belgique et en France, il poursuit son travail de « passeur d'espace » entre la Tunisie et l'Europe, transformant son déracinement en une poésie ouverte sur le monde.

LES DISSIDENCES POÉTIQUES

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